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Sacrebleu!!

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· 4 min de lecture
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Sacrebleu!!

Regardez, ne soyons pas naïfs, Igor Stravinsky n'était pas un orchestrateur de maître comme Strauss, Ravel ou Mahler. Il a même composé Le Sacre du Printemps au piano. Mais vouloir égaler le célèbre solo de basson sur deux pianos n'est pas une lutte équitable. Dès la première seconde, Leif Ove Andsnes et Marc-André Hamelin doivent déjà combattre les obstacles.

Vous ne m'entendrez pas dire du mal des qualités pianistiques de ces deux messieurs. Des virtuoses de classe mondiale au clavier. Un catalogue impressionnant et une vitrine de prix pour le soutenir. Permettez-moi donc de commencer par le concerto pour deux pianos. La seule œuvre de cet album réellement écrite pour leur instrument.

Andsnes et Hamelin se jouent à travers la première partie beethovénienne de l'œuvre. On ne peut rien reprocher à la correction rigoureuse de la section initiale volante en forme de sonate. Sans excès d'émotionalité non plus. Exactement comme il convient pour l'étendard du néoclassicisme.

Dans les parties suivantes, le duo en rajoute une couche. Quand leurs lignes musicales sont de plus en plus jouées l'une contre l'autre. Andsnes et Hamelin s'entrelacent, se transmettent les mélodies, se renvoient les idées rythmiques. C'est remarquable que deux solistes de ce calibre réussissent à se plier ainsi au bénéfice du duo occasionnel.

Dans Le Sacre du Printemps aussi, il est constamment clair qu'il s'agit ici de virtuoses de classe mondiale. Grincheux dans Les Augures printaniers – Danse des adolescentes, complètement déchaîné dans le Jeu de rapt. C'est probablement l'une des meilleures versions pour piano du Sacre jamais parus en disque. Malgré l'instrument, qui prend rapidement une teinte romantique, les deux pianistes (notamment par le caractère grincheux mentionné ci-dessus, dans lequel ils excellent vraiment) apportent une réduction pour deux pianos particulièrement moderniste de l'œuvre.

Ne changez jamais une équipe gagnante

Il y a beau dire que c'est une version pour piano incroyable. À aucun moment la version pour deux pianos n'approche de l'orchestration originale. Puisqu'Andsnes et Hamelin ne peuvent pas différencier les timbres orchestraux, certains passages sonnent un peu confus. Une pièce comme Le Sacre du Printemps doit être précisément minutieuse sur le plan rythmique.

Le choix de deux pianos a aussi des conséquences en matière de dynamique. Les deux pianistes font de leur mieux pour tirer tout ce qu'ils peuvent de leur instrument. Mais là aussi, deux instruments à clavier ne peuvent pas rivaliser avec le tumulte sacré tonitruant que vous fait déferler une orchestration.

On peut en outre discuter de la désignation de la version pour piano. Sur la couverture figure « arranged by the composer ». Je qualifierais difficilement cela d'arrangement. Une réduction, une aide à la composition, oui. Mais la version pour piano qu'Andsnes et Hamelin proposent ici, la même version que Debussy et Stravinsky jouaient d'ailleurs en 1913, n'est guère plus qu'une partition orchestrale épurée et non un arrangement novateur.

Le livret d'accompagnement mérite en outre des félicitations. Nul autre que Stephen Walsh, spécialiste de Stravinsky, qui a notamment écrit les biographies de référence du compositeur, guide l'auditeur à travers les œuvres sélectionnées.

Rester sur sa faim

Les autres petits morceaux savoureux, Madrid, Tango et Circus Polka sont un divertissement amusant, mais on ne peut guère les comparer aux deux chefs-d'œuvre précédents. L'arrangement de Madrid vient encore de la main de Soulima, le fils de Stravinsky, mais pour les deux autres arrangements, le lien avec la famille Stravinsky a complètement disparu. Victor Babin était certes un arrangeur très talentueux, mais personnellement je trouve toujours que nous écoutons plutôt une œuvre pour piano de Babin qu'une composition de Stravinsky.

C'est donc le grand dilemme de cet album. L'exécution est, comme prévu, extraordinaire. Andsnes et Hamelin démontrent en à peine une heure de musique qu'ils peuvent sans problème basculer entre le modernisme impétueux du Sacre, le néoclassicisme épuré du concerto pour deux pianos et même le populaire Tango ou Circus Polka, mais ce restent des réductions pour piano. Surtout quand on traîne les bagages d'une œuvre orchestrale iconique comme le Sacre, on se retrouve (malgré la tentative excellente) un peu sur sa faim.


  • QUOI : Stravinsky: The rite of Spring and other music for two pianos
  • QUI : Leif Ove Andsnes & Marc-André Hamelin
  • ÉDITION : Hyperion CDA68189
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