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Critiques

Ilse Eerens brille dans l'opéra de Lyon

E
· 5 min de lecture
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Ilse Eerens brille dans l'opéra de Lyon

Création française du Der Kreiderkreis de Zemlinsky

Nomination Disque d'Or Opéra - Der Kreidekreis (le cercle de craie), créé à Zurich en 1933 est un opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret que le compositeur a distillé de la pièce de théâtre de 1925 de Klabund, un écrivain et poète allemand qui s'était inspiré d'une pièce de théâtre chinoise de la période Yuan.

Der Kreidekreis est le septième opéra du compositeur autrichien Alexander Zemlinsky (1872-1942), beau-frère et professeur d'Arnold Schoenberg, dont les œuvres ont été interdites par les nazis.

L'œuvre confronte le bien et le mal, la justice et l'injustice, la droiture et la corruption, la pauvreté et la richesse et traite également d'un jugement de Salomon. Le personnage central est Haïtang dont nous suivons le parcours de la déchéance (elle est vendue au propriétaire d'une maison close) à la rédemption (elle devient impératrice). La production de l'Opéra National de Lyon est la première du Der Kreidekreis en France. La Belgique doit encore découvrir cet opéra.

Comme l'indique le programme de la production à Lyon, Zemlinsky se meut entre les périodes et les styles, mais il a trouvé son propre langage musical riche et incomparable. Dans Der Kreidekreis, il s'inscrit dans les tendances de son époque et combine son propre style lyrique-expressif avec les couleurs de l'Extrême-Orient et des éléments stylistiques de la musique de jazz et de l'« Opéra du temps » (les opéras des années 1920 et 1930 inspirés par l'actualité). Zemlinsky rassemble tout cela dans une forme qui s'inspire du théâtre épique avec des dialogues parlés, du mélodrame et du chant et le fait d'une manière admirablement sobre.

C'est le chef d'orchestre allemand Lothar Koenigs qui, avec l'orchestre de l'opéra de Lyon, nous a fait découvrir cette partition complexe, originale et raffinée du premier dramaturge et peintre sonore subtil qu'était Zemlinsky, et l'a défendue avec ardeur et élégance. La mise en scène a été confiée à Richard Brunel qui a combiné la fable, l'actualité et la didactique dans une représentation clairement lisible avec des scènes réalistes et poétiques dans les décors sobres mais pratiques et suggestifs d'Anouk Dell'Aiera, les costumes de Benjamin Moreau et les beaux effets d'éclairage de Christian Pinaud.

La direction d'acteurs était détaillée, l'interaction vivante et captivante et les personnages bien profilés, bien que surtout caractérisés par le point de vue critique social et politique de la mise en scène. Le Prince Pao est ainsi plutôt un homme excité et lubrique quand il rencontre Haïtang et est censé en tomber amoureux et ensuite un empereur plutôt raide et maladroit qui a du mal à s'adapter à sa nouvelle tâche. Et M. Ma, le mandarin, est surtout présenté comme un brute qui, c'est vrai, montre plus d'humanité par la suite. Martin Winkler a interprété ce personnage avec beaucoup de conviction et d'autorité et a projeté le texte de manière exemplaire avec sa voix puissante et bronzée. Le Prince Pao a pu prendre vie grâce au tempérament et à l'allure du ténor Stephan Rügamer.

Ilse Eerens en véritable impératrice de scène

C'était la jeune soprano flamande Ilse Eerens qui a interprété Haïtang, la jeune fille qui est d'abord vendue à une maison close, puis à M. Ma (le mandarin responsable du suicide de son père) dont elle devient la deuxième épouse et mère de son fils, un enfant qui lui est contesté par Yü-Pei, la première épouse de Ma, qui l'accuse en outre d'avoir empoisonné son mari. Grâce au jugement de Salomon de l'empereur Pao, Haïtang ne sera pas seulement sauvée mais même élevée au rang d'impératrice (non cependant dans la dernière image de la mise en scène de Richard Brunel !).

Ilse Eerens a su évoquer de manière exemplaire les différents états d'âme de la jeune femme, son humiliation et sa souffrance, son espoir et sa détermination et finalement son bonheur, illustrés par sa voix souple et rayonnante et son interprétation vocale nuancée et expressive dans tous les registres émotionnels.

Nicola Beller-Carbone a donné beaucoup d'allure et de puissance vocale à sa rivale Yü-Pei, la première épouse venimeuse de Ma. Hedwig Fassbender (la sage-femme), Doris Lamprecht (la mère de Haïtang) et Josefine Göhmann (une fleuriste) se sont bien débrouillées dans leurs petits rôles. Le personnage de Tschang-Ling, le frère de Haïtang, a été interprété sur scène de manière convaincante par Lauri Vassar qui (incapable de chanter) était assisté par la prestations expressive du baryton Julian Orlishaussen.

De bonnes performances dans des rôles mineurs mais caractéristiques ont été livrées par Stefan Kurt (le juge Tschu-Tschu), Zachary Altman (Tschao, secrétaire du tribunal), Paul Kaufmann (Tong, le patron de la maison close) et Luke Sinclair et Alexandre Pradier (deux coolies). Une belle première française d'une œuvre riche qui mérite amplement d'être redécouverte.


  • QUOI : Der Kreidekreis, opéra d'Alexander Zemlinsky
  • QUI : mise en scène Richard Brunel, décors Anouk Dell'Aiera, costumes Benjamin Moreau, éclairage Christian Pinaud, orchestre Opéra de Lyon, chef d'orchestre Lothar Koenigs, solistes : Ilse Eerens (Haïtang), Martin Winkler (M. Ma), Stephan Rügamer (prince Pao), Nicola Beller-Carbone (Yü-Pei) et autres
  • OÙ & QUAND : Opéra de Lyon, janvier et février 2018
  • PHOTOS : Opéra de Lyon
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