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Critiques

Fantasy - Alena Baeva & Vadym Kholodenko

A
· 6 min de lecture
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Fantasy - Alena Baeva & Vadym Kholodenko

Fantasy - Schubert | Stravinsky | Schumann | Messiaen Schubert: Fantasie in C, D 934 Stravinsky/Dushkin: Divertimento Schumann: Märchenbilder op. 113 Messiaen: Fantaisie


Je suis heureux de cet album car, hormis la Fantaisie D 934 de Schubert, il ne s'agit pas d'un répertoire qui a été exploré jusqu'à l'usure sur le plan discographique, un problème (si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi) qui se manifeste de plus en plus fortement à mesure que le temps avance et que l'« inventaire » ainsi constitué s'accroît. Que faire avec la énième Eroica, même si celle-ci est – comme je l'ai discuté précédemment – interprétée par le Budapest Festival Orchestra sous Iván Fischer ? C'est un exemple arbitraire sur ce « sentier envahi ». Un soulagement donc d'entendre à nouveau la Fantaisie de Messiaen datant de 1933, une œuvre certes précoce, mais qui laisse déjà présager le Quatuor pour la fin du temps. Il l'a composée durant son séjour au camp Stalag VIII-A, à Görlitz en Allemagne, où elle a été créée, au milieu de 400 prisonniers et de gardiens, le 15 janvier 1941 par quatre codétenus sur des instruments en partie empruntés (le compositeur a certainement exagéré en affirmant que 5000 personnes l'écoutaient alors). Intéressant aussi le Divertimento de Stravinsky, une suite constituée de la musique de ballet du Baiser de la fée, composée pratiquement la même année (1934) que la Fantaisie de Messiaen. Tant le Divertimento que le Baiser de la fée sont encore aujourd'hui traités en parents pauvres dans l'industrie musicale. C'est donc une bonne chose que le Divertimento (ici pour violon et piano dans l'arrangement de Samuel Dushkin et non dans la version orchestrale bien plus riche, ce qui ne diminue d'ailleurs pas son importance) figure sur ce cd. Ensuite, les Märchenbilder de Robert Schumann, quatre tableaux merveilleusement poétiques remplis de poésie musicale, dont notamment la dernière partie (langsam, mit melancholischen Ausdruck) possède une profondeur émouvante. Nous entendons ici la pièce non pas pour alto et piano, mais pour violon et piano, bien que le caractère « bronze » de l'alto conviendrait mieux à cette œuvre. La Fantaisie de Schubert était encore classée à l'entre-deux-guerres parmi la musique de chambre gratuite, comme tant d'œuvres de ce « biedermeier » viennois (plutôt une disqualification qu'un compliment dans ce contexte). Ce qui était alors négligé et qui l'est encore dans certains milieux, c'est que « der Schwammerl » (comme l'appelaient ses amis, c'est-à-dire un gros champignon en dialecte autrichien), généralement dépeint comme un « petit bourgeois », a pu accomplir en à peine dix ans le saut de géant d'adolescent musicalement errant aux grandes œuvres que sont l'« Inachevée » et la Symphonie en ut majeur « Grande », les trois dernières sonates pour piano monumentales D 958, 959 et 960, et le Quintette à cordes phénoménal et profondément ressenti, sans compter naturellement le cycle de lieder Winterreise et la profondeur inimaginable des derniers lieder séparés, rassemblés par l'éditeur de musique sous le titre Schwanengesang qu'il avait lui-même inventé, publié seulement après la mort du compositeur sans le sou. Schubert acheva la Fantaisie en décembre 1827, moins d'un an avant sa mort (il décéda le 19 novembre 1828). C'est aussi sa dernière composition pour violon et piano, dont il a pu assister à la première exécution, en janvier 1828, à la Landhaussaal à Vienne, par le violoniste Josef Slavik et le pianiste Carl Maria von Bocklet. Comment cela s'est déroulé, nous ne le savons pas, mais nous savons que c'est déjà techniquement une œuvre très difficile pour les deux instrumentistes et qu'elle n'est pas facile à réaliser non plus sur le plan interprétatif. Selon le pianiste Nikolai Lugansky, elle compte même parmi la musique la plus difficile jamais composée pour le piano. Le duo Baeva-Kholodenko n'hésite cependant pas à s'y mesurer. Alena Baeva, née en 1985 en Kirghizie (ou Kirghistan), alors encore sous domination soviétique, a étudié au Conservatoire d'État Tchaïkovski de Moscou avant de suivre des cours en France auprès de Mstislav Rostropovitch. Elle a ensuite étudié en Suisse auprès de Seiji Ozawa et en Israël auprès de Shlomo Mintz. Le talent et l'étude intensive ont rapidement porté leurs fruits. Ainsi, elle a remporté en 2001 le Concours Henryk Wieniawski et en 2004 le Concours Niccolò Paganini. À mesure que sa carrière se développait favorablement, de plus en plus d'orchestres et d'ensembles ont fait son apparition. Elle entretient avec Paavo Järvi une relation artistique particulière et chaleureuse. Elle a joué avec de nombreux orchestres et ensembles et entretient en outre une relation artistique chaleureuse : le chef d'orchestre l'invite régulièrement à se produire avec l'Estonian Festival Orchestra et l'Orchestre symphonique NHK de Tokyo. Contrairement à beaucoup de ses collègues (qui, en tant que voyageurs mondiaux, parcourent l'année avec seulement quelques concerts en solo), Baeva compte pas moins de plus de quarante concerts en solo à son répertoire, dont beaucoup d'œuvres modernes et contemporaines. Avec le pianiste ukrainien Vadym Kholodenko, elle forme – comme on peut l'entendre sur ce cd – un duo de grand calibre artistique. En outre, elle joue de la musique de chambre avec notamment Martha Argerich, Steven Isserlis, Misha Maisky et Lawrence Power. Dans son pays, on la connaît pour ses performances avec la philharmonie zuid (maintenant Philzuid) et l'Orkest van de Achttiende Eeuw. Elle a également enregistré plusieurs cd (on peut notamment les trouver sur Spotify). Alena Baeva joue sur un Guarneri del Gesù « ex-William Kroll » de 1738. La carrière de Vadym Kholodenko (Kiev, 1986) s'est accélérée après avoir remporté le Concours Van Cliburn en 2013, jusqu'à ce qu'un grand drame personnel ne s'annonce le 17 mars 2016 par la perte de ses deux filles, Michela (1) et Nika (5). Les deux enfants ont été tués à leur domicile à Benbrook (il avait quitté son pays natal en 2014 pour le Texas américain). Son épouse Sofia Tsigankova a été arrêtée peu de temps après, accusée de meurtre. Peu de temps après, des informations ont circulé dans les médias selon lesquelles son état mental instable aurait conduit à cette tragédie. Le 16 juillet de la même année, la nouvelle est venue que Tsigankova avait été déclarée irresponsable après un examen approfondie de son état mental. Lors du service commémoratif précédant l'enterrement de ses deux enfants, Kholodenko a joué l'Andante du Troisième Quatuor avec piano de Brahms, avec trois membres du Fort Worth Symphony Orchestra avec lequel il avait déjà enregistré plusieurs cd – muni d'un contrat d'enregistrement de Harmonia Mundi. Kholodenko et Tsigankova avaient été mariés pendant cinq ans lorsque le divorce s'est annoncé à l'été 2015. À partir d'août, le couple s'était déjà séparé de corps et de biens. C'est un miracle que Kholodenko ait finalement réussi à reprendre le fil de la vie normale, à accepter de nouveaux engagements. L'interprétation des quatre œuvres sur cet album montre beaucoup de caractère. Nous entendons un beau couple qui joue en ensemble et qui allie un ton vibrant à une technique sans effort. Le ton plein et riche de Baeva se mélange parfaitement avec la sonorité sonore et cristalline du clavier dans un parcours où les aspects évocateurs obtiennent autant d'imagination que la polyphonie stratifiée. Ce sont sans exception des interprétations désarmantes qui sonnent fraîches et spontanées, souvent même intuitives quant aux tensions sous-jacentes et aux changements de tempo appliqués avec soin et raffinement. Bref, ceci est un récital qui compte vraiment et qui doit être considéré comme une importante acquisition discographique.

Détails

Qui
Alena Baeva (viool), Vadym Kholodenko (piano)
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