Cette œuvre a eu sa première mondiale début cette année au Berliner Festspiele. Une nouvelle création du duo Alain Platel & Fabrizio Cassol est toujours accueillie avec grande attente. Ils ont déjà collaboré auparavant autour des Vêpres de la Vierge (vsprs 2006), la Passion selon Saint Matthieu de Bach (pitié 2008) et du répertoire baroque occidental (Coupe Fatale 2014).
Tous deux se retrouvent dans la création de nouvelles histoires basées sur du matériel connu, appartenant largement au répertoire classique européen. Leur partenariat continue de stupéfier et de ravir. Le Requiem de Mozart était inachevé à sa mort. À la demande de sa veuve Konstanza, l'œuvre a été complétée par Franz Xaver Süssmayer. Le fait que la partition soit inachevée a permis à Cassol de s'introduire dans le « Requiem ». Mais il a également travaillé sur l'original. Il a créé un univers sonore distinct qui s'inspire de la musique d'Afrique, d'Inde… qui ont toujours été liées à des formes de spiritualité. Le chant choral massif a dû céder la place à des voix individuelles. Quatorze musiciens de différents continents reconstituent le Requiem de Mozart en le faisant fusionner avec le jazz, l'opéra et la musique populaire africaine. Pas d'orchestre symphonique mais comme instrumentation : un accordéon (Joao Barradas), guitare électrique (Kojack Kossakamvwe), euphonium (Niels van Heerum), likembe (Bouton Kalanda, Erick Ngoya et Silva Makengo) et percussions (Michel Seba), guitare et basse électrique (Rodriguez Vangama). Sous la direction inspirée d'Alain Platel, ce « Requiem pour L » aboutit à une chaleur sans égale et une puissance accablante. Dans cette œuvre, Alain Platel et Fabrizio Cassol conjurent pour ainsi dire le pouvoir que la mort exerce sur nous. Le pont magique entre deux mondes : la vie et la mort.
Ce monde existait déjà quand nous sommes nés et continue d'exister quand nous ne sommes plus parmi les vivants. Il y a un début et un point final pour tout le monde. Platel n'a pas besoin d'inventer une réalité. Mourir peut se faire dans la douleur et l'agonie, mais aussi avec résignation et gratitude pour une belle vie. Le public assiste aux dernières heures d'une femme dans une projection sereine. La caméra enregistre en tant que témoin silencieux et respectueux. Autour d'elle un monde de gens qui l'aimaient et prennent affectueusement congé. L. savait qu'elle allait mourir et a accepté d'être filmée et que le matériel vidéo soit intégré dans la représentation. C'est pourquoi Requiem pour L est un hommage à cette femme et par extension un Requiem pour Elles à toutes les femmes, à tous les êtres humains, à la vie dont la mort fait partie.
Image scénique
Un grand écran de projection blanc, devant quelques rangées d'objets rectangulaires gris, qui augmentent progressivement comme des marches. Il y a immédiatement une connotation avec l'énorme champ de blocs de béton du mémorial de l'Holocauste à Berlin entre la Brandenburger Tor et la Potsdammer Platz.
L'accordéoniste entre en scène et joue un rythme étrange. Graduellement, les acteurs/chanteurs et instrumentalistes arrivent sur scène et marchent entre les cubes. Ils y posent des petites pierres, comme le font les juifs. Nous nous trouvons dans un cimetière. La mise en place autour de l'écran est comme un tableau coloriée avec des lignes magistrales remplies d'émotions, de chansons qui donnent une image générale du monde et de la vie. Une masse vibrante de corps en mouvement, des voix chaudes et mélodieuses, dansant dans une explosion de feu vocal.
La cohérence intime de cette réalité trouve un corps dans la musique. La musique comme un pansement apaisant et guérisseur sur les choses qui font mal en nous. La musique résonne avec les images sur l'écran. Vous ne voyez que le visage et le haut du corps de la femme mourante tout le temps. Il y a des gens autour d'elle en présence silencieuse. Vous le voyez à une main légère comme un papillon, caressante sur son bras. Quelqu'un qui l'étreint et met un sourire sur son visage. Ses yeux sont fermés la plupart du temps. De temps en temps, elle regarde autour d'elle. Ses yeux noirs s'illuminent dans son visage pâle. Prendre congé en lignes convergentes avec d'autres cultures. Face au corps immobile sur l'écran, il y a un mouvement constant des corps sur la scène. La musique suit une trajectoire imprévisible. Le « Requiem » de Mozart brille à travers comme des rayons de soleil filtrés par une forêt. Boule Mpanya, Fredy Massamba, Rusell Tsiebua : chant et Nobulumko Mngxekeza, Owen Metsileng, Stephen Diaz et Rodrigo Fereira, chant lyrique laissent les différentes mélodies s'imbriquer sans couture. Exécutée par des artistes ayant une affinité particulière avec la musique africaine. Elle est tissée dans leurs gènes. Par l'extrapolation des sentiments naît un diptyque. Le congé maîtrisé du Occidental face à l'extraversion des Africains. La lutte entre l'amour et la mort vue la nature humaine ambivalente.
Quand sa fin approche, Niels van Heerum tire des sons étranges de son euphonium comme un héraut de la mort. Vers la fin, l'accordéoniste et le joueur d'euphonium restituent les battements du cœur de la femme : plus lents, irréguliers, saccadés. La musique et le chant s'éteignent plusieurs fois : vous n'entendez plus que son souffle… de plus en plus calme. Vous êtes témoin de la façon dont la femme s'éteint graduellement dans la mort, sa bouche s'ouvre. Les proches caressent timidement et tendrement son visage. J'ai rarement vu une salle pleine aussi silencieuse, captivée dans le cocon de cet événement intime. À la fin, retentit a capella le magnifique Miserere dans un mélange de pureté et de tragédie. Comme apothéose de la représentation, toute la distribution danse une sorte de danse guerrière provocante. La vie continue comme dans un mouvement ondulatoire. Naître et mourir.
Une représentation qui continue de résonner sur la rétine mais aussi émotionnellement en raison de l'intensité passionnée, de la beauté et du calme réfléchi. Alain Platel et Fabrizio Cassol raccompagnent le public à la maison avec une sérénité infinie.
- QUOI : Requiem pour L
- QUI : Les ballets C de la B / Festival de Marseille / Berliner, musique Fabrizio Cassol d'après le Requiem de Mozart, scénographie Alain Platel
- OÙ : deSingel, Antwerpen
- QUAND : Jeudi, 8 mars 2018
- Photos : © Chris Van der Burgh


