Le Klarafestival a proposé cette année une véritable performance opératique. Sun & Sea, une production lituanienne qui a remporté le Lion d'Or à la Biennale de Venise, était une perle inattendue. Des boucles sonores minimalistes, des chanteurs qui chantaient leurs préoccupations dans un style mantra-like sur la plage, Sun & Sea avait tout. Rugilė Barzdžiukaitė, Vaiva Grainytė et Lina Lapelytė – les créateurs de cet opéra fascinant – ont exploré les frontières entre réalité et fiction au Théâtre Les Tanneurs.
Des boucles sonores infinies
Une boucle sonore est un motif répété de sons. Ils se succèdent continuellement, brièvement et puissamment, créant ainsi une sorte de chaîne sonore infinie. C'est souvent composé pour un instrument puissant et numérique, comme un orgue électrique (par exemple). Un important pionnier de cette technique de boucle est le compositeur minimaliste américain Steve Reich (°1936). L'influence de sa technique minimaliste de décalage de phase (une idée sonore répétée qui revient et disparaît progressivement) et ses boucles de bande sont clairement audibles dans la composition de Sun & Sea. La musique minimaliste, un courant qui a émergé dans les années 1960, est un style composé de pulsations, de drones fixes et de motifs répétés. L'infinité de la boucle musicale est au cœur du concept. L'expérience sonore de telles compositions est également incomparable dans son infinité. Ici, c'est l'expérience et le son qui vont de pair, la sensation physique qui émerge en écoutant la répétition musicale. Avec Sun & Sea, l'ensemble de la composition immerge l'auditeur dans une boucle infinie de pensées sur la plage.
Photos Sun & Sea | (c) Frank Emmers
Minimalism on the beach
Il n'y avait absolument rien de conventionnel dans cette performance – et c'est une note positive. Dans un monde où un critique au cours de sa carrière verra encore plusieurs Rigoletto et Le Nozze, un spectacle comme Sun & Sea est une agréable brise fraîche (marine). L'espace du Théâtre Les Tanneurs était un choix intéressant : une fosse profonde dans laquelle le public pouvait regarder le spectacle d'en haut. Il n'y avait ni début ni fin, seulement une chaîne continue de courtes pièces vocales chantées par un individu ou un autre sur la plage. Le spectateur pouvait aussi circuler librement. Au lieu de vivre le spectacle depuis un siège fixe, le public pouvait désormais observer la plage de chaque angle, comme une sorte de visiteur extraterrestre. L'idée d'un documentaire, celle de regarder quelque chose qui se passe dans l'espace et la réalité, était très évidente.
La musique minimaliste, et les courtes pièces vocales mantra-like mentionnées précédemment, ressemblaient à une ruche musicale – une sorte de hivemind (où personne n'est un individu, mais une partie du tableau général). De par la façon dont la scène était aménagée, il n'était pas difficile de la percevoir comme un son de l'ensemble, car il fallait repérer le chanteur en question (si on voulait vraiment le savoir en tant qu'auditeur). Cela a grandement contribué à l'effet de boucle que la musique minimaliste apportait avec elle. Le texte était composé de préoccupations quotidiennes : « O the sea never had so much color! », « what's wrong with people – they come here with their dogs » et « Two weeks ago, my husband took me diving in Australia ». Délicieusement banal à regarder rétrospectivement. Le chant était comme la musique : répété, généralement monotone avec ici et là un saut ou une ligne frappante – tout pour préserver la boucle. Je ne peux donc pas discuter de cette œuvre par individu, mais uniquement dans son ensemble – et c'est ainsi qu'elle devrait être expérimentée.
Sun & Sea était comme un agréable rêve. La réalité du fait que vous regardiez un opéra s'échappait pour laisser place à la capsule temporelle qui se déroulait sur la plage artificielle. Les sons, aussi bien des vocalistes que de l'accompagnement musical, créaient une illusion musicale infinie. Discuter d'un opéra comme celui-ci n'est pas un défi ordinaire, c'est plutôt une expérience qu'une analyse. Tout est un ensemble de son et d'expérience. En tant que critique, je ne peux qu'ajouter que, si j'avais la chance de me replonger dans cette capsule sonore infinie sur la plage, je le ferais certainement !
QUOI : Sun & Sea, Klarafestival
QUI : Rugilė Barzdžiukaitė, Vaiva Grainytė et Lina Lapelytė, coproduction du Klarafestival et du Théâtre Les Tanneurs.
QUAND : 25 mars 2022
PHOTOS : © Frank Emmers