Vers 1900 écrivaient des compositeurs français comme Debussy, Ravel et Fauré une musique qui figure encore régulièrement aux programmes de concert aujourd’hui. Moins familiers sont les noms de Guy Ropartz (1864–1955) et d’Albéric Magnard (1865–1914). Les deux compositeurs étaient liés d’amitié et partageaient une préférence pour un langage musical sérieux et personnel. Leurs sonates pour violoncelle font entendre en même temps à quel point ils ont chacun interprété cette esthétique de façon différente. Le violoncelliste Alain Meunier et la pianiste Anne Le Bozec réunissent les deux œuvres sur ce disque.
Une découverte qui ne cesse de grandir
Pour moi, la Deuxième sonate pour violoncelle de Ropartz fut une découverte. J’ai entre-temps écouté l’enregistrement à plusieurs reprises et j’apprécie l’œuvre davantage à chaque fois. La musique ne livre pas ses secrets immédiatement, mais à chaque écoute je découvre de nouveaux aspects.
Ropartz composa la sonate en 1919, peu après la fin de la Première Guerre mondiale. L’œuvre compte trois parties : Lent – Ardent, Lent et calme et Très lent – Assez animé. Dans le premier mouvement, Meunier donne d’emblée une couleur sombre à son violoncelle. Son jeu est précis et intense, avec de longues lignes mélodiques qui coulent naturellement. La sonorité claire du piano de Le Bozec permet de bien faire ressortir les détails de sa partie indépendante. Elle ne se contente pas de répondre au violoncelle, elle attise également la tension. L’interaction rend l’ouverture immédiatement captivante.
La deuxième partie constitue un moment de repos. Sous le calme persiste un courant mélancolique perceptible, mais la musique s’éclaircit par moments sans jamais abandonner tout à fait sa mélancolie. Meunier confère au violoncelle une expression fragile et libre, tandis que Le Bozec soutient l’évolution avec un son clair et transparent. Cette alternance entre recueillement et moments d’éclaircie rend le mouvement central fascinant.
Dans le mouvement final, la musique se remet en mouvement après une introduction lente. Le violoncelle conserve son caractère lyrique, tandis que le piano apporte un accent plus enjoué grâce à une légère touche de légèreté et à un rythme incisif. Le caractère dansant insuffle un nouvel élan à la musique. Vers la fin, l’énergie rythmique s’intensifie encore, si bien que les deux instruments semblent se rapprocher de plus en plus. La sonate s’achève ainsi dans une vivacité qui contraste fortement avec le calme de la partie centrale.
Une sonate riche en contrastes
Chez Magnard, qui acheva sa Sonate pour violoncelle op. 20 en 1911, l’accent est placé différemment. Cette sonate en quatre parties est plus mouvante et repose sur des contrastes marqués. Dans le mouvement d’ouverture, Sans lenteur – Alla zingarese, Meunier et Le Bozec donnent à la musique un élan rythmique très prononcé. Face à la fougue de l’accompagnement, Meunier fait chanter au violoncelle une mélodie mélancolique. Cette alternance entre la vivacité rythmique et un lyrisme plus intérieur rend le mouvement intéressant.
Il n’y a pas de moment de repos non plus après : le scherzo accélère encore le tempo. Les notes aiguës du piano et la partie de violoncelle entretiennent un échange vif. Meunier ne suit pas simplement Le Bozec, mais apporte une idée musicale personnelle, si bien que les deux parties semblent se défier mutuellement. Cette tension réciproque confère au mouvement son énergie nerveuse.
La troisième partie, Funèbre, constitue le point de gravité émotionnel de la sonate. Après l’agitation des deux premiers mouvements, la musique prend une atmosphère solennelle et recueillie. Meunier fait chanter au violoncelle une phrase triste et large, sans forcer l’expression. Dans les silences également, la tension reste perceptible. Le Bozec équilibre ce recueillement par une partie de piano qui façonne l’agitation sous-jacente. Ce mouvement devient ainsi non seulement un moment de recueillement, mais aussi le passage le plus poignant du disque.
Dans le finale conclusif, Meunier et Le Bozec retrouvent une image sonore plus mouvante. L’écriture rythmique incisive maintient la musique constamment en mouvement, tandis que le violoncelle et le piano se complètent et se défient avec vigilance. Le finale forme ainsi un contrepoids au sérieux du Funèbre, sans que la mélancolie de ce troisième mouvement disparaisse complètement à l’arrière-plan.
Deux caractères, un même dialogue
La combinaison des deux sonates rend ce disque intéressant pour qui souhaite découvrir davantage le répertoire français de musique de chambre de cette période. Ropartz me touche par l’alternance entre lyrisme, accents sombres et moments de repos. Chez Magnard, c’est surtout le poignant Funèbre qui reste en mémoire, sur fond de la mobilité des autres mouvements.
Meunier et Le Bozec donnent à chacune des deux œuvres un profil propre. Le bon équilibre entre violoncelle et piano met clairement en lumière l’interaction entre les deux instruments. J’ai découvert deux sonates qui m’ont touché chacune à leur manière. Ce disque donne en tout cas envie d’en entendre davantage de ces deux compositeurs.