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Dans la beauté que nous voyons – entretien avec Jean-Luc Fafchamps

Jean-Luc Fafchamps à propos de la création mondiale de Messe des Glaces dans le cadre d'Ars Musica, de la beauté et d'un langage musical qui ne cesse de se transformer

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· 8 min de lecture
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Dans la beauté que nous voyons – entretien avec Jean-Luc Fafchamps
© Frédéric Trétout

Comment nous situons-nous face à la beauté du monde dont nous faisons nous-mêmes partie ? Et comment comprendre que nous puissions percevoir et admirer cette beauté, tout en la menaçant par nos propres actes ? Ce paradoxe constitue un point de départ essentiel pour Messe des Glaces, la nouvelle composition du compositeur et pianiste belge Jean-Luc Fafchamps. L'œuvre, écrite à la demande du festival Ars Musica autour du thème Arctic Fever, sera créée en première mondiale le 27 novembre au Grand Manège de Namur. Un jour plus tard, une deuxième exécution aura lieu à l'église Saint-Augustin de Forest. Les régions polaires constituent le point de départ concret, mais Fafchamps ne souhaite pas écrire un pamphlet écologique.

Une messe sans salut divin

Le titre Messe des Glaces renvoie à la messe classique, mais Fafchamps donne à cette tradition une interprétation singulière. « Je crains qu'aucun dieu ne vienne nous sauver de nos bêtises », déclare-t-il. Sa messe n'est donc pas adressée à Dieu. Il considère plutôt l'œuvre comme un rituel : une conscience née d'un regard et d'une pensée qui se déploie peu à peu.

Fafchamps a écrit le texte en même temps que la musique et l'a volontairement maintenu simple. Il ne voulait pas que les mots disent tout. L'essence de l'immensité, du froid, du blanc, de notre regard, de notre témoignage et de nos contradictions réside, selon lui, dans le rapport entre les rares paroles et la musique.

La structure de la messe classique reste reconnaissable, mais Fafchamps la suit de manière très libre. Les parties reçoivent des titres qui se détachent de la liturgie traditionnelle. Ainsi, son « credo », Si cela n'était plus, relève davantage d'un lieu de doute. Sa « communion », Un, évoque le sentiment d'union et de solidarité que nous devons retrouver.

Derrière cette forme se cache un paradoxe qui touche profondément Fafchamps. La conscience capable de percevoir la beauté du monde, et de la faire ainsi exister pour nous, est aussi, selon lui, le lieu où cette beauté est systématiquement appropriée et détruite. Peut-être cette conscience est-elle la nôtre seulement : « J'ai simplement essayé, avec une naïveté juste suffisante, de rappeler que nous faisons partie de la beauté que nous voyons. Nous dépendons les uns des autres. »

Il ne voulait pas écrire un pamphlet écologique. Il estime n'en avoir ni la légitimité ni la conviction qu'une création artistique, et la musique en particulier, puisse remplacer valablement une dénonciation directe.

Une maison au passé polaire

La motivation personnelle de Messe des Glaces trouve son origine dans l'environnement de vie de Fafchamps. Depuis quelques années, il habite une maison conçue par l'architecte Philippe Samyn pour l'explorateur polaire et glaciologue Alain Hubert. Samyn a collaboré avec Hubert à la station polaire belge Princesse Elisabeth, en Antarctique. Fafchamps a parlé à plusieurs reprises avec Hubert de ses expéditions vers les pôles. Les documentaires consacrés à ces voyages ont constitué la principale source d'inspiration de sa composition.

Ce qui l'a surtout marqué, c'est l'immensité, l'instabilité et l'inhospitalité de la glace, mais aussi les animaux qui ne lui ont pas semblé particulièrement sympathiques. Les conséquences désastreuses du changement climatique et les perspectives sombres l'ont également profondément impressionné.

Comment a-t-il traduit musicalement l'immensité, le froid et le silence du monde de glace ? « Vous l'entendrez bien », répond-il avec un clin d'œil. Interrogé sur ce à quoi le public devrait prêter attention lors de la création mondiale, il reste simple : « Ce qui compte pour moi, c'est qu'il ne sert à rien d'en parler si ce n'est pas audible. Donc : écoutez ! » Sur le changement climatique et le rôle que la musique peut jouer dans notre rapport à la nature, il préfère laisser la musique parler d'elle-même.

Un langage musical sans frontières fixes

Fafchamps est compositeur et pianiste ; il a été l'un des cofondateurs de l'ensemble bruxellois Ictus, spécialisé dans la musique contemporaine. Il décrit sa propre musique comme fondamentalement écrite, mais « sans radicalité ». La notation musicale permet d'anticiper, de guider le déroulement musical et de tisser ensemble différentes voix. Dans le même temps, le compositeur est limité par les possibilités de l'écriture. Le temps entre l'écriture et l'exécution offre de l'espace pour élaborer un projet musical, mais ce projet doit finalement pouvoir être transmis.

L'interprète joue ici un rôle essentiel. « Le premier à lire ce qui sera entendu, c'est l'interprète, ou le groupe d'interprètes », souligne Fafchamps. Chez Ictus, comme ailleurs, il a appris que même la meilleure musique, contemporaine ou non, ne peut pas bien sonner si elle n'est pas notée et composée de manière à ce que l'intention musicale soit claire. Il estime le contact direct avec ce qui se crée de plus récent au sein d'un ensemble de musique contemporaine plus précieux que n'importe quelle formation.

Son travail ne se limite pas à la salle de concert. Il écrit pour la danse, le théâtre musical et le cinéma, et considère chaque commande comme une nouvelle aventure qui demande une forme propre. Parfois il travaille seul à sa table, parfois en étroite collaboration avec une compagnie de théâtre, un réalisateur ou des musiciens lors de la préparation d'un concert. Chaque expérience nourrit la suivante. Selon la commande, il cherche à chaque fois la méthode de travail et l'esthétique les mieux adaptées au projet.

Les idées peuvent, selon lui, naître partout : dans une image, un texte, une rencontre, une observation scientifique, une sonate oubliée, une formule mathématique, un aphorisme, un son naturel ou un accord bouleversant. Il s'agit de quelque chose qui met en mouvement une pensée métaphorique.

Son parcours de pianiste est une arme à double tranchant. Fafchamps le formule lui-même ainsi : « Mes doigts savent aussi des choses que je peux utiliser, mais c'est en un sens un piège : ce que mes doigts connaissent n'est pas toujours à moi. » Il aime mettre en contact des styles et des esthétiques très variés, tout en souhaitant conserver une voix musicale personnelle. L'histoire de la musique peut aussi être pour lui un terrain de jeu, pourvu qu'il ne s'y laisse pas abuser.

Fafchamps ne souhaite pas donner une définition précise de son langage musical. Celui-ci évolue presque à chaque nouvelle pièce dans son propre esprit. Il est ouvert à des influences très diverses et ne veut se laisser enfermer par aucun style ni aucune tradition.

Son univers musical s'étend d'Hildegard von Bingen, Lassus et Purcell jusqu'à Wagner, Mahler, Stravinsky, Janáček et Bartók. Le rock progressif de sa jeunesse – Yes, Pink Floyd, David Bowie, Robert Fripp et même Genesis – a également laissé des traces, tout comme la musique de film de Nino Rota et Georges Delerue, la chanson française et Miles Davis. Il cite par ailleurs des compositeurs comme Ligeti, Nancarrow, Grisey, Harvey, Reich, Feldman, Romitelli et Saariaho, mais aussi Barbra Streisand, Nina Simone, le gamelan et la musique afro-cubaine. Même les possibilités du piano, préparé ou non, restent une source d'inspiration. Sa liste n'est jamais achevée.

Ce qu'il recherche, ce ne sont pas en premier lieu de nouveaux univers sonores en tant que tels, mais de nouvelles dimensions temporelles : des espaces mouvants qui révèlent quelque chose de notre être sous une forme de fragilité. Il évoque à cet égard les œuvres vidéo de Bill Viola et les grandes toiles structurées rythmiquement de Julie Mehretu. Le cinéma, la littérature, la danse et le théâtre sont également pour lui des sources inépuisables.

Une conscience individuelle face à la glace

Pour Messe des Glaces, Fafchamps a choisi soprano, chœur mixte et quatre trombones. Au départ, l'intention était d'écrire une œuvre chorale. Le Chœur de chambre de Namur sous la direction de Gabriel Hollander était pour cela un partenaire de rêve. Mais lorsque son intuition pour la pièce a pris forme, une dramaturgie plus tranchée s'est avérée nécessaire.

D'abord est apparue une conscience individuelle. Dès que le nom de la soprano Sarah Defrise a été évoqué, avec qui il avait déjà collaboré, il a su qu'il avait trouvé la solution juste. Sa voix et sa présence scénique offraient exactement ce qu'il recherchait. Ensuite sont venus l'étendue, la stupeur et le froid. Il ne voulait pas confier ce rôle au seul chœur : « Je voulais qu'il lutte contre quelque chose d'plus implacable que lui-même. » Les quatre trombones remplissent cette fonction.

Les qualités des interprètes ont également joué un rôle important. Sans le haut niveau de ces musiciens, Fafchamps reconnaît qu'il aurait hésité à deux fois avant d'écrire des parties chorales aussi compactes à six voix et des lignes vocales aussi ténues. L'expérience de l'ensemble en musique ancienne constitue à cet égard un avantage. Le contrôle vocal et la maîtrise du vibrato aident à éviter que son écriture ne soit éclipsée par des habitudes d'interprétation qui ne conviennent pas à la musique.

« Pour d'autres interprètes, j'aurais écrit autrement », souligne-t-il. Il attend donc avec impatience la création et a toute confiance dans le fait que ses intentions musicales seront rendues le mieux possible.

D'une idée radicale à une composition achevée

Le processus de composition, comme presque toujours, a réservé des surprises. Fafchamps ne tenait pas de journal de ses changements de cap, de ses regrets et de ses corrections. Il se souvient toutefois avoir commencé par quelque chose de radical, mais que le sujet ne s'y prêtait pas, à moins de rester bloqué dans l'atmosphère glaciale de la glace.

La pièce est aujourd'hui ce qu'elle est. Malgré d'éventuelles imperfections, il préfère cette réalité concrète à une œuvre qui n'aurait existé que dans son imagination.

Entre-temps, Fafchamps regarde déjà plus loin. Il travaille sur une composition pour violoncelle amplifié et quatre percussionnistes, à l'initiative d'un ensemble portugais. Il revient ensuite à la voix, avec la soprano Lore Binon dans un projet baroque. À plus long terme sont également prévus un concerto pour violoncelle et un opéra filmique.

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Frédéric Trétout
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