César Franck (1822-1890) et Blanche Selva (1884-1942) occupent une place centrale sur ce disque du pianiste belge Jean-Claude Vanden Eynden. Outre le Prélude, Choral et Fugue de Franck, nous entendons les transcriptions que Selva a faites de ses chorals pour orgue ainsi que deux miniatures pianistiques de sa main. Ce sont surtout les transcriptions qui intriguent : comment la musique de Franck résonne-t-elle lorsqu'elle n'est pas jouée à l'orgue, mais au piano ?
Un éclairage nouveau
Ce qui rend cet album particulier, c'est la place accordée à Blanche Selva. La pianiste, compositrice et pédagogue française s'est engagée en faveur de la musique de ses contemporains et s'est également fait un nom grâce à ses transcriptions. Ses arrangements des trois chorals d'orgue de Franck demandent une autre approche de cette musique. Ce qui naît à l'orgue grâce à la combinaison des claviers et du pédalier doit ici être réalisé avec deux mains. Le défi consiste à préserver le caractère propre de chaque voix tout en conservant la cohésion de la musique de Franck.
Jean-Claude Vanden Eynden opte pour une approche nuancée. Dans le premier choral, la ligne mélodique a le temps de se déployer, portée par des harmonies riches. Le deuxième commence de manière mystérieuse, avec quelque chose de tâtonnant et d'indéfini. Dans le troisième, le pianiste construit un arc de tension clair, qui souligne le caractère dramatique de la musique. Les trois pièces conservent néanmoins leur caractère contemplatif. C'est surtout la profondeur avec laquelle Vanden Eynden fait sonner les notes graves qui confère à la musique un poids supplémentaire. Parallèlement, les différentes voix restent bien distinguables. Il ne cherche pas à imiter l'orgue, mais fait entendre ce que la musique de Franck peut offrir au piano.
À ma grande surprise, je n'avais jamais entendu parler de Blanche Selva avant ce disque. Je ne connaissais les chorals de Franck que dans des interprétations à l'orgue. C'est justement pour cela que ces transcriptions me fascinent : la sonorité du piano fait ressortir une intimité que je n'avais pas ressentie de la même manière dans cette musique, sans que sa puissance spirituelle ne s'en trouve diminuée. Selva ne se contente donc pas de transposer la musique de Franck vers un autre instrument. Ses arrangements ouvrent une nouvelle perspective sur un répertoire familier.
Entre forme et ravissement
Après les transcriptions vient le Prélude, Choral et Fugue de Franck, daté de 1884, dans lequel il donne une tournure personnelle aux formes classiques. Les trois parties ne forment pas des épisodes isolés, mais croissent les unes vers les autres. Le Prélude se déploie comme un discours musical, le Choral offre un moment de recueillement et, dans la Fugue, la tension s'accroît. Lorsque Franck fait réapparaître et rassemble des idées musicales des parties précédentes, l'œuvre aboutit à un dénouement puissant.
Vanden Eynden convainc dans son interprétation de l'ensemble. Il démêle bien les différentes voix, même lorsque les lignes musicales s'entrelacent, et préserve l'équilibre entre la structure contrapuntique et les moments expressifs. C'est surtout la partie centrale, le Choral, qui se distingue. Vanden Eynden construit progressivement la tension vers un sommet poignant, qui conduit l'atmosphère contemplative vers un point culminant émotionnel. La cohésion entre les trois parties reste également perceptible, de sorte que le finale découle logiquement de ce qui précède.
Sur ce disque, Selva se fait aussi entendre en tant que compositrice. Dans Cloches au soleil, les cloches sonnent avec légèreté et vivacité, dans une mobilité qui rend la pièce presque espiègle. Paysage au soleil couchant possède un tout autre caractère. La musique ralentit et devient plus contemplative, comme si le paysage se dérobait peu à peu au regard. Le contraste entre ces deux miniatures fonctionne bien : l'une attire l'attention par son tableau sonore vivant, l'autre invite au recueillement. Bien qu'il s'agisse d'œuvres brèves, chacune a une personnalité reconnaissable et témoigne du sens de la couleur musicale de Selva.
La qualité de la prise de son contribue également au plaisir d'écoute. La sonorité du piano est directe et exempte de réverbération gênante, avec des graves riches et des aigus raffinés. Les différents registres restent bien équilibrés, de sorte que la profondeur du son comme les détails du jeu sont mis en valeur.
Une découverte qui appelle la suite
Jean-Claude Vanden Eynden, lauréat du Concours Reine Elisabeth à l'âge de seize ans en 1964, se révèle un interprète expérimenté de Franck. Dans les transcriptions de Selva comme dans les grandes œuvres pour piano de Franck, il parvient à faire ressortir clairement les voix et à mettre en lumière la force expressive de la musique.
La combinaison de l'œuvre pianistique de Franck, des transcriptions de Selva et de ses propres compositions fait de ce disque plus qu'un récital consacré à un seul compositeur. Les transcriptions montrent comment les chorals d'orgue de Franck prennent une autre forme au piano, tandis que les miniatures de Selva donnent envie d'en savoir davantage sur sa propre musique. Pour moi, cet enregistrement est avant tout une découverte d'une pianiste et compositrice que je ne connaissais pas. Son travail a enrichi mon regard sur la musique d'orgue de Franck et m'a incité à explorer plus avant son propre répertoire.