Il y a des soirées d'opéra où tout se met en place. Où la musique, les voix et le drame se renforcent mutuellement et où le spectateur est entraîné tout entier dans l'histoire. La Tosca que j'ai eu la chance de vivre à la Semperoper était une soirée de ce genre. Avec un John Fiore excellent à la tête de la Staatskapelle de Dresde, un Riccardo Massi solide en Mario Cavaradossi et un Gevorg Hakobyan saisissant en Scarpia, mais surtout avec une Vanessa Goikoetxea exceptionnelle dans le rôle-titre.
La musique avant tout
La mise en scène de Johannes Schaaf, créée à l'origine en 2009, est remarquablement sobre. Le décor de Christof Cremer se compose d'un intérieur d'église en béton au caractère moderniste, avec un échafaudage et une fresque comme éléments principaux. Il n'en faut guère davantage. Ce n'est que pendant le Te Deum que l'on recourt à la surenchère théâtrale classique, et c'est précisément là qu'elle a sa place. Dans le deuxième et le troisième acte, le décor reste minimaliste. Un bon choix, car l'attention n'est ainsi jamais détournée de ce qui compte vraiment : la musique et le drame.
John Fiore tire vraiment le meilleur de la Staatskapelle de Dresde. Il fait resplendir la partition dans toutes ses couleurs, des détails orchestraux raffinés aux grands éclats dramatiques. C'est surtout dans le Te Deum que l'on mesure sa maîtrise des différentes strates musicales. La scène de foule déploie toute la grandeur que Puccini y a mise, tandis que la voix de Scarpia conserve suffisamment d'espace. Fiore maintient en permanence un équilibre subtil entre le dialogue musical de l'orchestre et celui des chanteurs. Le résultat est une interprétation où chaque élément en renforce un autre.
Entre humanité et menace
Riccardo Massi est un Mario Cavaradossi excellent. Sa voix possède la puissance et le rayonnement qu'exige ce rôle, mais ce qui reste surtout en mémoire, c'est son approche profondément humaine du personnage. Elle se révèle parfois dans de petits détails. Lorsqu'il a enfin convaincu Tosca au premier acte et qu'elle quitte l'église, un soupir lui échappe. Une réaction presque anodine, mais si désarmante et si familière qu'elle fait sourire le spectateur. Elle fait de Mario un être de chair et de sang, et non pas seulement le ténor qui chantera bientôt ses grands airs.
Au deuxième acte, Massi connaît aussi un moment de triomphe. Lorsque Sciarrone annonce la victoire de Napoléon à Marengo, Mario réagit par un Vittoria ! vigoureux. Cela sonne comme un cri de délivrance, triomphant et en même temps provocateur. Pendant un instant, l'espoir politique semble l'emporter sur la menace qui l'entoure. Le contraste avec son destin final rend ce moment d'autant plus poignant.
Gevorg Hakobyan incarne un baron Scarpia qui est la figure même du despote assoiffé de pouvoir. Sa voix, son chant et son langage corporel en font le Scarpia dont cet opéra a besoin. Il dégage une menace palpable et parvient à mettre Tosca toujours plus sous pression. C'est surtout au deuxième acte que son interprétation devient glaçante. La scène où il tente de la violer rend son abus de pouvoir et son absence totale de scrupules douloureusement tangibles. Le moment où il rédige le sauf-conduit est tout aussi fort : alors même qu'il lui offre l'apparence de la liberté, toute sa présence continue de maîtriser la situation.
Un très beau détail tient à la musique qui retentit pendant cette scène, à travers les fenêtres ouvertes. La gavotte et la cantate forment un contraste presque irréel avec ce qui se joue à l'intérieur. Dehors, la vie suit son cours, tandis que derrière les murs se déroule un drame humain.
Vladyslav Buialskyi, dans le rôle de Cesare Angelotti, est une agréable surprise. Son intervention est brève, mais sa voix et sa présence scénique convaincante frappent immédiatement. Après le premier acte, il reçoit des bouquets de fleurs. Ce n'est pas un hommage fortuit : ce baryton-basse ukrainien, membre du Junges Ensemble, venait tout juste de remporter, quelques jours plus tôt à Shanghai, le premier prix ainsi que le prix du public du concours international Operalia. Un jeune chanteur à suivre de près !
Markus Marquardt mérite également d'être mentionné dans le rôle du sacristain. Par sa belle voix et son jeu naturel, il confère à ce rôle plus modeste une présence agréable.
De la jalousie au désespoir
La plus grande surprise de cette soirée est sans conteste Vanessa Goikoetxea. Quelle chance qu'elle ait repris le rôle-titre à la dernière minute ! Sa Tosca laisse une profonde impression. Ce qui frappe surtout, c'est la façon dont elle adapte sa voix au caractère et à l'état d'esprit de Tosca. Elle ne sonne pas constamment de la même manière, mais donne à chaque émotion sa propre couleur. Ses aigus sont clairs et libres, sans jamais tomber dans le cri. Même dans les grands passages orchestraux, sa voix reste sans effort audible.
Goikoetxea confère à la jalousie de Tosca, à ses reproches envers Mario et à son insécurité grandissante une évolution dramatique très naturelle. Lorsque Scarpia la pousse toujours plus dans ses retranchements, on sent la peur et le désespoir prendre peu à peu le dessus. Elle continue de lui résister, mais la situation dans laquelle elle se trouve devient de plus en plus désespérée.
Et puis il y a, bien sûr, Vissi d'arte. Goikoetxea entame l'air avec une grande retenue. C'est précisément cette mise en place maîtrisée qui lui permet de construire l'émotion avec un soin tel que le climax n'en est que plus bouleversant. La salle semble frappée de stupeur. Même les applaudissements habituels tardent un peu plus à éclater après la fin, comme si chacun voulait encore savourer ce moment.
Son jeu dans la scène finale du deuxième acte est tout aussi impressionnant. Lorsqu'elle prend le sauf-conduit de la main de Scarpia, elle commence par étendre un voile sur son visage mort. Même face à l'homme qui lui a fait tant de mal, Tosca demeure un être doté de sa propre conscience morale.
Goikoetxea maakte met deze voorstelling haar roldebuut als Tosca bij de Semperoper. Ze was eerder verbonden aan het Junges Ensemble van het operahuis, maar wat ze hier neerzet, doet vermoeden dat we nog veel van haar zullen horen. Haar présence, haar inlevingsvermogen en haar vocale kwaliteiten maken haar tot une chanteuse que je veux absolument réentendre.
Un troisième acte qui serre la gorge
Le troisième acte s'ouvre sur une introduction instrumentale qui donne immédiatement le ton. L'orchestre n'est pas ici le simple accompagnateur de ce qui se déroule sur scène, mais un protagoniste à part entière. Fiore et la Staatskapelle créent une tapisserie sonore admirable qui rend palpables la menace et la mélancolie de cet acte. C'est un de ces moments où l'auditeur se laisse entièrement porter par la musique.
La voix fine et claire du jeune Simon Klein interprète le chant du berger. Le garçon dort sur un tas de chaussures, image étrange mais intrigante au sein de la scénographie sobre. Lorsque Mario retire plus tard ses bottes et les dépose sur ce même tas, l'image gagne en cohérence.
Puis c'est au tour de Massi. Son E lucevan le stelle confère une dimension humaine à la mélancolie et à la conscience d'un malheur imminent. On entend non seulement un homme qui se remémore son bonheur, mais aussi quelqu'un qui comprend qu'il risque de tout perdre.
Lorsque Tosca apparaît et lui expose son plan, un petit détail dans le jeu de Massi attire l'attention. Une légère hésitation traverse son expression et il froisse le sauf-conduit. On se demande involontairement s'il ne perçoit pas que quelque chose ne va pas et s'il ne joue pas le jeu afin de ne pas inquiéter Tosca. C'est une nuance intéressante qui accroît encore la tension de cette scène.
Puis vient la fin. Mario est abattu et le bonheur s'avère de courte durée. Le mal triomphe, comme si souvent dans le monde de Puccini. Le désespoir de Tosca et l'issue implacable vous saisissent à la gorge. Même ceux qui ont vécu cette histoire d'innombrables fois ne peuvent échapper à l'impact de cette dernière scène. Surtout ici, où, dans l'obscurité complète, un grand rideau blanc tombe soudain et une lumière douloureusement intense se déverse dans la salle. Cette lumière s'éteint ensuite lentement, au rythme de la musique.
Une soirée à chérir
Que retiens-je de cette représentation ? La mise en scène sobre de Johannes Schaaf prouve qu'avec une scénographie épurée, on peut placer le drame au centre. La musique et les interprètes racontent l'histoire, sans que la mise en scène ne leur fasse obstacle. John Fiore et la Sächsische Staatskapelle Dresden offrent une interprétation musicale de très haut niveau, tandis que Riccardo Massi et Gevorg Hakobyan incarnent leurs personnages avec une grande conviction.
Mais c'est Vanessa Goikoetxea qui donne à cette soirée une signification particulière pour moi. J'ai été bouleversé par la façon dont elle façonne les émotions de Tosca avec une telle intensité. Qu'elle ait repris ce rôle à la dernière minute et en ait livré d'emblée une interprétation aussi forte rend la chose d'autant plus remarquable. Peut-être ai-je entendu ce soir la Tosca de ma vie.
Équipe artistique
- Sächsische Staatskapelle Dresden
- Sächsischer Staatsopernchor Dresden
- Chef d'orchestre : John Fiore
- Mise en scène : Johannes Schaaf
- Décors : Christof Cremer
- Costumes : Petra Reinhardt
- Lumière : Guido Petzold
- Chœur : Jonathan Becker
- Chœur d'enfants : Claudia Sebastian-Bertsch
- Dramaturgie : Ilsedore Reinsberg
Distribution
- Floria Tosca : Vanessa Goikoetxea
- Mario Cavaradossi : Riccardo Massi
- Baron Scarpia : Gevorg Hakobyan
- Cesare Angelotti : Vladyslav Buialskyi
- Le sacristain : Markus Marquardt
- Spoletta : Timothy Oliver
- Sciarrone : Peter Lobert
- Un geôlier : Metehan Köklü
- Un berger : Simon Klein (Kapellknabe)





