Dans les deux parties précédentes, nous avons vu Rodziński comme analyste de la partition et comme homme de théâtre qui transformait les œuvres orchestrales en drame musical. Dans cette troisième et dernière partie, nous nous concentrons sur son rôle d'accompagnateur de solistes, sur les apothéoses tardives avec Tsjaikovski et Sjostakovitsj, sur la qualité technique de la coffret et nous formulons un jugement définitif après avoir écouté cette coffret.
Le partenaire : solistes et dialogue
L'une des plus grandes surprises de cette coffret Westminster complète est peut-être la manière dont Rodziński se révèle comme accompagnateur – un mot qui est en fait trop limité, car dans pratiquement toutes les œuvres concertantes, il ne naît pas une relation entre soliste et orchestre, mais un véritable dialogue musical. C'est précisément dans ces enregistrements que l'on découvre à quel point Rodziński écoute attentivement les solistes : il ne cherche pas à plier leur personnalité musicale à sa volonté, mais crée l'espace dans lequel ils peuvent s'exprimer pleinement. En même temps, l'orchestre n'est jamais réduit à un arrière-plan incolore : lorsque la partition l'exige, il laisse l'orchestre se déployer largement, et lorsque le soliste prend la parole musicale, il retire naturellement la sonorité.
Le point culminant absolu se trouve sur le cd 2, avec Erica Morini dans les concertos pour violon de Johannes Brahms (1833-1897) et Pjotr Tsjaikovski (1840-1893). Le jeu de Morini possède une combinaison rare de virtuosité, d'élégance et de concentration intérieure – sa technique n'existe jamais pour elle-même, chaque phrase semble naître de la musique elle-même, et Rodziński le ressent parfaitement. Dans le concerto de Brahms, l'introduction orchestrale sonne large et chaleureuse, mais jamais lourde ou excessivement romantique, et lorsque Morini entre en scène, il ne naît pas de lutte entre soliste et orchestre mais une conversation qui va de soi. Le mouvement lent en particulier compte parmi les plus beaux moments de toute la coffret : l'introduction du hautbois acquiert une chaleur presque humaine, après quoi Morini reprend la mélodie avec une cantabilité qui reste impressionnante, tandis que Rodziński n'accompagne pas simplement mais participe à la respiration musicale de l'œuvre. Le concerto pour violon de Tsjaikovski sur le même cd atteint également ce niveau : Morini évite toute forme de virtuosité superficielle et cherche avant tout le cœur lyrique de la musique, tandis que Rodziński offre un accompagnement orchestral riche où les détails restent audibles sans jamais éclipser la soliste. Brahms et Tsjaikovski sont deux mondes totalement différents, mais sont abordés ici avec la même combinaison de raffinement et d'intensité. Le fragment de répétition inclus est éloquent : nous entendons comment Rodziński dirige l'orchestre pour accompagner la soliste et explique pourquoi une phrase doit sonner exactement de cette manière, mais aussi combien d'humour y intervient – on rit franchement. Encore une image qui a peu à voir avec l'homme autoritaire des histoires.
Nous retrouvons ces mêmes qualités sur le cd 3, avec Antonio Janigro dans Schelomo d'Ernest Bloch (1880-1959), Kol Nidrei et la Canzone pour violoncelle et orchestre de Max Bruch (1838-1920), cette dernière œuvre étant une petite découverte : une perle qui apparaît rarement aux programmes de concert, mais qui convaincra immédiatement par sa beauté lyrique. Janigro n'opte pas pour une approche lourdement romantique, mais joue avec une clarté plutôt moderne et une attention à la structure, ce qui s'accorde étroitement avec l'esthétique de Rodziński lui-même – expressif, mais jamais sentimental. Dans la deuxième partie du même cd, nous rencontrons Paul Badura-Skoda comme soliste dans les Variations symphoniques de Franck et le rarement joué Concerto pour piano de Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908). Ce dernier est une agréable surprise où la palette orchestrale colorée, les bois et les solos de flûte ont tout l'espace voulu sans que le piano soit jamais noyé.
Sur le cd 5, nous écoutons Frédéric Chopin (1810-1849) avec Badura-Skoda, et là aussi, c'est surtout la collaboration naturelle entre le pianiste et le chef qui frappe : Badura-Skoda n'opte pas pour un Chopin lourdement romantique, mais pour une interprétation raffinée et élégante où les ralentissements subtils et les silences déterminent la ligne musicale, et Rodziński non seulement suit – il écoute continuellement. La sonorité chaleureuse de l'orchestre viennois donne à ces concertos une couleur particulière – Chopin obtient ici une autre dimension que dans de nombreuses interprétations modernes, moins orientée vers la virtuosité extérieure, plus vers le style et la civilisation musicale. Jörg Demus trouve aussi sur le cd 15 en Rodziński un partenaire idéal, dans le Concerto pour piano et deux œuvres moins connues pour piano et orchestre de Robert Schumann (1810-1856). Demus joue sans gestes romantiques exagérés, raffiné et maîtrisé, avec beaucoup d'attention à l'architecture de la musique, et Rodziński réagit parfaitement : lorsque l'orchestre reçoit un rôle actif, il laisse les différentes sections parler clairement, avec de très beaux moments pour les bois, mais dès que le piano prend la parole musicale, il retire discrètement la sonorité orchestrale.
Les apothéoses tardives : Tsjaikovski et Sjostakovitsj
Tsjaikovski est le compositeur qui révèle peut-être le plus clairement la portée de l'art de Rodziński. Les symphonies nos 4, 5 et 6 (cd 21-23) ne comptent pas seulement parmi les moments les plus forts de ces enregistrements Westminster, mais constituent aussi un résumé de tout ce qui rend cette coffret si particulière. Son Tsjaikovski est intense, mais jamais exagéré – Rodziński part du principe que la musique elle-même possède une force dramatique suffisante et refuse de la rendre artificiellement plus lourde. Il se rapproche ainsi de la tradition de chefs d'orchestre comme Jevgeni Mravinski, non pas parce qu'il copie son style, mais parce que tous deux partent de la conviction que la tragédie est déjà dans les notes.
La Quatrième Symphonie impressionne par sa tension intérieure énorme : le premier mouvement possède une énergie quasi fiévreuse, mais Rodziński ne perd jamais de vue l'architecture, et le long silence juste avant la fin acquiert ainsi une force particulière, car la tension ne naît pas de l'effet mais de l'attente. La Cinquième commence de manière remarquablement retenue – la célèbre mélodie de clarinette ne sonne pas comme un lourd symbole de fatalité, mais comme un moment de doute et de recherche – et à partir de cette réserve, Rodziński construit lentement la symphonie vers une finale où le triomphe et l'incertitude coexistent continuellement. Mais la Sixième Symphonie, la Pathétique, est peut-être encore plus impressionnante : en à peine quarante-cinq minutes, le drame complet de l'œuvre se déploie. Les dernières mesures ne sonnent donc pas comme une scène de mort théâtrale, mais comme l'extinction lente d'une vie.
La Cinquième Symphonie (cd 16) de Dmitri Sjostakovitsj (1906-1975) occupe une place particulière dans cette édition. Rodziński appartenait, avec Leopold Stokowski, aux premiers chefs d'orchestre occidentaux qui ont pris ce compositeur au sérieux, à une époque où Sjostakovitsj n'avait pas encore en dehors de l'Union soviétique la place centrale dans le répertoire qu'il possède aujourd'hui, et d'un point de vue historique seul, cet enregistrement est donc particulier. Mais musicalement aussi, il reste fascinant : dès les premières mesures, on remarque l'énorme engagement, avec des tempi qui restent remarquablement élevés même aujourd'hui, sans que la partition ne perde jamais en clarté. Le scherzo possède une belle acuité mordante, le mouvement lent est joué avec beaucoup de sérieux, profondément ressenti mais sans exagération sentimentale. Pourtant, c'est surtout la finale qui soulève des questions intéressantes : tandis que les chefs ultérieurs comme Kurt Sanderling et Kurt Masur soulignent davantage l'ambiguïté du dénouement – une victoire qui possède aussi quelque chose de tragique et de forcé – Rodziński opte pour une approche plus directe et impulsive, ce qui fait que cette finale me semble perdre quelque chose de la dimension âcre qui a été plus clairement révélée par les générations ultérieures. L'enregistrement montre ainsi un chef qui a défendu cette musique avec une conviction rare, à une époque où cela exigeait encore du courage et de la vision.
Qualité sonore et traitement technique
Techniquement, cette édition est particulièrement soignée. Les enregistrements mono et stéréo précoces ont été remastérisés avec grand soin et conservent une transparence naturelle qui correspond parfaitement à la manière de faire musique de Rodziński. Malgré leur âge d'environ soixante-dix ans, ces enregistrements sonnent rarement datés, et notamment dans les passages orchestraux complexes, on remarque la qualité avec laquelle les différents groupes d'instruments ont été préservés : la clarté de la restauration rend les rapports mutuels au sein de l'orchestre excellemment audibles. Une valeur ajoutée importante est constituée par les fragments de répétition ajoutés : non pas une curiosité historique, mais toujours une fenêtre sur sa façon de travailler réellement – critique, précise et surprenamment souvent avec de l'humour.
Conclusion
Vingt-cinq CD constituent une quantité impressionnante de musique, et naturellement, tous les enregistrements n'atteignent pas le même niveau – les Straußiana (cd 17) restent l'exception la plus frappante. Mais la grande valeur de cette coffret ne réside pas seulement dans les points culminants individuels, mais surtout dans l'image globale qui émerge. Celui qui écoute ces enregistrements et laisse les histoires autour de Rodziński un peu à l'arrière-plan découvre un chef pour qui la précision et l'expression vont de pair, où l'analyse ne repousse jamais la spontanéité et où une discipline musicale forte est toujours au service de la musique.
Ce qui ressort au fil des vingt-cinq CD est donc non pas la caricature du tyran impossible, mais le souvenir d'un musicien qui faisait sonner les orchestres pour qui chaque note comptait.