Qu'est-ce que la musique ? Quand le bruit devient-il musique ? La musique naît-elle sous la plume du compositeur ou dans l'oreille de l'auditeur ? La musique est-elle une réalité objective ou n'existe-t-elle que dans la signification qu'on lui donne en l'écoutant ? Ce sont les questions que se pose la philosophie de la musique, et sur lesquelles on a moins écrit en français que sur d'autres enjeux philosophiques. Le musicologue et philosophe Tomas Serrien aborde ces questions en détail dans deux ouvrages récents.
Dans Son, Philosophie de l'expérience musicale Dans cet ouvrage, Serrien ne décrit pas la musique comme un ensemble de sons, mais comme une expérience. Les sons acquièrent une signification dans l'acte d'écoute et deviennent ainsi pour certains de la musique significative, pour d'autres du simple bruit. Il se montre ainsi adepte de la phénoménologie, qui souhaite décrire la musique comme expérience, par opposition à l'approche ontologique (quel type de chose est la musique ?).
Dans Écouter. Ou ce n'est pas de la musique ?, poursuit sur cette lancée et propose au lecteur un univers entier de genres et de formes musicales. Ces deux ouvrages ne nous invitent pas seulement à réfléchir sur le bruit, le son et la musique. Ce sont aussi des livres à écouter, avec à chaque chapitre une longue liste de pièces et de morceaux à découvrir.
La plupart des lecteurs de ce site sont probablement des amateurs de musique classique, ont reçu une formation musicale ou sont des passionnés de musique classique. Leur parcours musical est largement ou du moins partiellement déterminé par la musique classique. Dans la formation musicale classique ou pour l'amateur de musique classique, les questions esthétiques et philosophiques portent donc surtout sur la musique classique. Pourquoi telle composition est-elle une grande œuvre et pas telle autre ? Comment la séparation actuelle entre musique classique et musique populaire s'est-elle opérée ? Comment la musique classique s'est-elle détachée, au fil des siècles, de ses fonctions traditionnelles comme le théâtre, la danse ou la religion, comment la musique instrumentale et le canon classique sont-ils devenus une forme d'art autonome, que nous écoutons en concert sans bouger ni chanter ? Ces questions sont abordées de manière incidente dans les deux livres, mais elles sont dépassées par des questions bien plus générales et englobantes concernant l'expérience et la signification du son et de la musique.
Tonal
Dans la formation musicale classique, on nous a appris que la musique pop et rock reposaient sur des schémas harmoniques, mélodiques et rythmiques simples, trop simples pour être étudiés. C'est du pur divertissement, pas de la musique avec une signification profonde. Tomas Serrien a évité ce piège. Dans Écouter. Ou ce n'est pas de la musique ? Serrien guide le lecteur à travers une multitude de conseils d'écoute pour découvrir les genres, les formes et les styles musicaux les plus variés, du grégorien à la musique expérimentale la plus déjantée, qui pour la grande majorité des auditeurs ne sera pas de la musique. Dans cette vaste palette, il décrit combien l'expérience de la musique peut être diverse, sans avoir besoin de porter des jugements de valeur. Notre musique occidentale, classique, pop ou rock, repose largement sur le système tonal. Serrien donne de nombreux exemples montrant comment d'autres formes musicales, atonales, non-occidentales ou expérimentant avec d'autres mondes sonores entièrement différents, peuvent aussi avoir une signification et être vécues comme précieuses. La majorité des centaines de conseils d'écoute dans les deux livres sortent d'ailleurs du domaine de la musique classique.
L'écoute musicale ne se fait pas seulement avec notre cerveau ; les sons et la musique ont un impact sur tout notre corps. Tout comme un amateur formé à la musique classique trouve que la musique pop est du pur divertissement, un amoureux du hard rock peut trouver qu'une symphonie classique n'a pas de valeur pour lui parce qu'elle semble purement cérébrale, parce qu'elle semble n'avoir aucun impact sur tout le corps. C'est de la musique pour réfléchir, pour creuser. Barbant, pas de beats, tu ne peux pas faire du headbanging. L'auditeur moyen de musique pop cherche du divertissement musical pour s'amuser, se sentir bien avec la musique, pour bouger un peu, sans avoir besoin d'écouter attentivement avec son esprit.
Métal lourd
En considérant le bruit, le son et la musique de la manière la plus large possible, Serrien souhaite éveiller notre émerveillement et nous faire douter de nos critères musicaux. De mon point de vue, il y a très bien réussi. Certaines formes de musique qui n'ont aucun sens pour nous ont vraiment du sens pour d'autres, aussi répugnantes ou dégoûtantes que cela puisse sembler à un amateur de musique classique. Il n'y a probablement pas beaucoup de lecteurs de musique classique qui achèteraient un billet pour un concert de heavy metal. Pourtant, plus de billets de heavy metal que de concerts classiques sont vendus. Pour certains, entendre quelqu'un crier ou faire des gestes obscènes sur scène, c'est une expérience précieuse. Ou prenons l'exemple de la musique dite « bruitiste ». Le bruit, des sons apparemment chaotiques, pour la plupart des auditeurs un mélange de sons sans sens. Tomas Serrien nous fait savoir que cela existe et que certains y trouvent du plaisir.
N'y a-t-il vraiment aucune base, aucune mesure en dehors de l'expérience d'écoute pour évaluer la musique ? Serrien témoigne d'un relativisme très poussé, certains diraient excessif. Non qu'il ne trouve pas une toccata de Bach de la grande musique, mais c'est sans pertinence dans sa philosophie. Une symphonie de Beethoven n'a aucune valeur en dehors de celle que l'auditeur lui confère. Jusqu'à présent, beaucoup d'auditeurs lui accordent, en raison de leur formation ou de leur bagage musical, une grande valeur et la considèrent comme une œuvre d'art autonome. Mais selon Serrien, cette valeur réside uniquement dans notre expérience. L'écrivain célèbre Georges Simenon préférait entendre aboyer un chien plutôt qu'une symphonie de Beethoven. Et alors ?
- PHOTOS: Tomas Serrien
- LIVRE 1 : Une philosophie de l'expérience musicale, 240 p., EAN 9789089246103
- MAISON D'ÉDITION: Houtekiet 2017
- LIVRE 2: Ou ce n'est pas de la musique ? 222 p.,EAN 9789089244789
- MAISON D'ÉDITION: Houtekiet 2022





