Du compositeur français Erik Satie, on en sait graduellement beaucoup mais on le comprend toujours mal. La journée thématique Satie s'amuse , que le Festival 20.21 lui a consacrée dimanche dernier, a montré qu'il ne voulait rien d'autre lui-même, c'était le cœur de sa stratégie marketing. Les programmateurs avaient choisi ses œuvres les moins connues, non par hasard les compositions réputées excentriques, religieuses, humoristiques, ironiques et en tout cas indéfinissables.
Le conservatoire parisien délabré l'a jugé comme ayant un talent "moyen" et de la "paresse", après quoi Satie a réorienté son activité vers le Montmartre léger. Entre-temps, les Gymnopédies de Satie sont probablement aussi connues que les hits d'Abba. Des compositeurs contemporains américains comme Philip Glass et Terry Riley doivent leurs arpèges répétitifs à Satie. Debussy parlait de Satie avec admiration comme de "mon prédécesseur". Satie a collaboré avec le poète Jean Cocteau et le peintre Pablo Picasso. Et John Cage a conclu : "Il est indispensable".
Le pianiste Jan Michiels, artiste du festival cette année, a ouvert la journée avec le "ballet catholique" Uspud, une histoire religieuse sur le chemin du protagoniste vers le martyre. Les indications dans la partition sont rétro Satie, donc incompréhensibles. Il y a quelques mesures écrites pour la flûte, mais en raison de la tessiture grave elles sont injouables. On annonce qu'il est temps pour un "réveil de trompettes", mais le piano s'y montre impuissant. L'explication de certains passages mentionne des phénomènes naturels horribles ou une souffrance insondable, et pourtant la musique poursuit son cours tranquillement. Jan Michiels a joué dimanche comme nous le connaissons : d'une sécheresse poudreuse mais d'une douceur veloutée, fortissimo mais sans bruit, sobre mais sensible. Lise Bruyneel a réalisé les vidéos de la partie textuelle, avec goût et efficacité.
Musique à ne pas écouter
L'ironie inimitable de Satie a été mise en avant dimanche soir avec deux extraits de Musique d'ameublement (1917-1923) que Satie décrivait comme des "vibrations délibérées" destinées à ne servir que de fond sonore agréable. C'est donc une musique à laquelle il ne faut pas écouter consciemment. L'ensemble I Solisti, cette fois-ci exclusivement dans une formation de vents, a interprété ces pièces comme des bruits domestiques accompagnant d'autres activités telles que le rangement, laisser tomber des objets, se heurter les uns aux autres et bricoler un peu avec un instrument de musique quelconque. En tant qu'intermezzo inaperçu et inouï. Dans Parade", le « ballet réaliste » (1916-1917), Satie a collaboré avec Picasso (costumes et décors), Cocteau (texte) et Léonide Massine, chorégraphe de l'ensemble de danse Ballets Russes. L'histoire raconte une parade devant le théâtre, destinée à attirer le public vers la représentation du soir. Tim Mulleman s'est chargé de l'arrangement pour les cuivres. Les cordes n'y figurent pas, car elles étaient considérées comme trop romantiques. La première partie, où un magicien chinois se présente aux passants, se compose de quelques petits motifs d'inspiration asiatique. Elle doit compter sur certains effets spéciaux comme une sirène actionnée à la main et le bruit d'une serpillière qu'on essore. Dans la deuxième partie, dédiée à « la Fille Américaine », les sourdines des trombones sont dévissées et un rag-time a l'occasion de briller. L'ensemble I Solisti y a clairement pris du plaisir. Le pianiste Jan Michiels a montré qu'une vieille machine à écrire peut avoir une belle seconde vie en tant qu'instrument de percussion. La première (1917) n'a pas eu de succès. La pièce était considérée comme « surréaliste » et les Parisiens ne trouvaient pas qu'elle avait sa place dans les salles de concert classiques.
Envie de plus
Les programmateurs ont clairement tenu compte du fait qu'il est impossible de rendre justice en trois heures dix minutes à la complexité multiforme de Satie. Ils ont donc opté pour ses œuvres moins connues, afin de montrer que Satie est bien plus que Gymnopédies ou Gnossienne.
Cela donne envie de plus. Par exemple, une interprétation de Vexations pour piano, une petite œuvre dont la partition tient sur une demi-page mais doit être jouée 840 fois. Satie a écrit sur la partition : « …il sera bon de se préparer au préalable… » En 1963, un groupe de pianistes autour de John Cage l'a interprétée à New York dans un théâtre off-Broadway. Le concert a commencé à 18h et a duré jusqu'au déjeuner le lendemain. Les tickets coûtaient 5 dollars. On pouvait récupérer 5 cents par tranche de 20 minutes de présence. À la fin, il ne restait qu'un seul auditeur. Et il s'est exclamé : « Encore ! »
QUOI : Satie s'amuse, journée thématique Festival 20.21
QUI : I Solisti, Jan Michiels [piano], Lise Bruyneel
OÙ : 30CC/Schouwburg, Louvain
VU : 8 octobre 2023









