Réduits au silence par le confinement pendant longtemps, I Silenti ont enfin pu crier. La pièce de théâtre musical du compositeur et saxophoniste Fabrizio Cassol et du violoniste aveugle Tcha Limberger mise en scène par Lisaboa Houbrechts a dû fuir à l'étranger pour sa première, mais au Bourla anversois, ils ont enfin pu aussi faire entendre leurs voix au public belge.
Un public encore limité, certes, mais ceux qui y ont assisté ont pu écouter sans entrave, si ce n'est leur masque, leur message vibrant. Et celui-ci sonnait étonnamment fort, mais aussi surprenamment intime.
C'est une initiative du Théâtre de Namur qui demandait depuis longtemps à Cassol de réaliser quelque chose pour eux. Les coproducteurs ont vite été trouvés. Ainsi, la production a pu tourner dans différentes maisons de théâtre. La première était initialement prévue à Namur, mais alors que les chiffres du COVID ne baissaient que terriblement lentement, la troupe a dû partir au Luxembourg pour débuter, puis s'est dirigée vers Lyon et Marseille avant d'arriver enfin dans son propre pays.
Cette fois, Fabrizio Cassol fonde sa composition sur une chanson poignante qu'il a entendue chez Tcha Limberger. Une chanson que ce violoniste connaît de la tradition Manouche de sa famille. Quand Tcha la chante, cela évoque chez le compositeur les madrigaux plaintifs de Monteverdi. Il laisse ces deux univers sonores fusionner dans un souvenir douloureux du génocide rom.
Cassol : « L'idée de le faire est venue en fait parce que ces madrigaux sont une sorte de lettres, écrites sur l'amour, l'adieu, la mort, aussi la guerre, et je les fragmente, les combine, les transforme et les manipule en symboles des lettres que les Roms n'ont jamais pu écrire sur leur holocauste. Et je laisse chanter ces histoires par trois chanteurs et par la figure centrale Tcha Limberger lui-même. Ainsi, nous nous rapprochons immédiatement de la façon dont l'opéra a commencé. »
C'est Alain Platel qui lui a présenté il y a maintenant quinze ans ce merveilleux violoniste aveugle Tcha Limberger, issu d'une famille Manouche. Aussi virtuose au violon que cet autre Manouche Django Reinhardt à la guitare.
Sauvés de l'oubli
Le concept de diaspora est le plus fortement associé au peuple juif. Mais les gitans aussi se déplacent et vivent dispersés sur le continent. La persécution des Juifs et le génocide planifié par le régime nazi sont bien connus. Il y a beaucoup moins de publicité sur la persécution et le génocide du peuple de Tcha. Et il chante cette tragédie dans la seule chanson poignante à ce sujet entendue dans sa famille Manouche.
Personne ne sait qui l'a écrite ou quand, qui l'a chantée pour la première fois : « Permets-moi de les soustraire à l'oubli avec ma voix. Donne-moi la chance de revoir mon peuple. »
C'est ainsi que chantait sa grand-mère, c'est ainsi que Tcha la chante, et les madrigaux entourent cette chanson triste. Avec la voix toujours haute et claire de Claron Mcfadden et aussi Nicola Wemyss et Jonatan Alvarado. Un petit ensemble les soutient, avec un excellent Philippe Thuriot à l'accordéon complété par des instruments de différentes traditions musicales autour de la Méditerranée. Une musique puissante qui pourrait peut-être supporter une mise en scène plus forte, sans perdre la sobriété qui s'en dégageait.
En arrière-plan, quatre fois des images d'archives horrifiantes de Roms dans les camps de concentration font glisser. Ce sont des photos en noir et blanc retouchées, notamment d'une roulotte incendiée et d'enfants roms derrière du fil barbelé. Lentement, elles se colorent en rouge sang.
Une liturgie sacrée saisissante
Fabrizio Cassol espère que sa musique te fait vivre une émotion similaire à celle que tu ressens parfois en écoutant de la musique sacrée.
« Nous racontons une histoire, Tcha raconte une histoire Manouche qui est très importante, sur I Silenti, ceux qui sont condamnés et forcés au silence. Mais tu ne dois pas traduire cela par le sens de gens qui sont silencieux, non, il s'agit du sens biblique de ceux qui sont réduits au silence : les derniers seront les premiers. Nous devons parler d'eux. »
« Comparez-le avec la pandémie que nous vivons. Tant de gens sont morts dans le silence. Chaque jour, nous avons entendu à la radio et à la télévision avec une froideur sinistre la somme des milliers de morts. Ce sont des faits et des événements durs. Mais y a-t-il eu un seul moment de deuil national, de recueillement ? »
« Je ne veux pas faire de la musique dure sur et pour des faits durs. Je veux du recueillement. Pas tant du deuil, mais un moment de recueillement, une liturgie sacrée pour ceux qui sont oubliés. C'est cela que je veux atteindre avec ma musique. »
Il couple gracieusement la douceur de cette sonorité madrigalesque à la puissance déchirante de cette unique chanson tsigane. Le résultat est stupéfiant, élevé, profondément émouvant.
- QUOI : I Silenti
- QUI : Tcha Limberger (chant et violon) et les instrumentistes Philippe Thuriot (accordéon), Vilmos Csikos (contrebasse), Simon Leleux (percussion) et Georgi Dobrev (kaval)
- MUSIQUE : Fabrizio Cassol
- MISE EN SCÈNE : Lisaboa Houbrechts
- OÙ : Toneelhuis, Antwerpen
- QUAND : mardi 29 juin 2021 (et l'année prochaine encore en tournée à Bruxelles, Namur, Grenoble, Orléans).
- PHOTOS : Kurt Van der Elst
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