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Entretiens

Pas simplement une carte postale d'Espagne – Alberto Reguera et Marc Piqué parlent de leur cd Sonata Española

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Pas simplement une carte postale d'Espagne – Alberto Reguera et Marc Piqué parlent de leur cd Sonata Española
© Juan Luis García, Sergi Panizo

Avec Sonata Española, l'altiste Alberto Reguera et le pianiste Marc Piqué ne présentent pas un recueil ensoleillé de clichés espagnols, mais un portrait musical soigneusement construit d'un pays qui connaît autant d'ombre que de lumière. Dans les œuvres de Cassadó, Turina, de Falla, Toldrà, Sarasate et Montsalvatge se déploie un monde richement nuancé où la musique folklorique, le modernisme, la mélancolie et la raffinement s'écoulent continuellement l'un dans l'autre. L'album respire la chaleur méditerranéenne, mais aussi l'introspection et la tension dramatique. Pour Klassiek Centraal, Werner De Smet s'est entretenu en toute franchise avec Alberto Reguera et Marc Piqué sur la vision artistique qui sous-tend le projet, sur la beauté comme nécessité artistique et sur la quête d'une sonorité espagnole authentique au-delà du décor folklorique.

Une affinité musicale

La collaboration entre Reguera et Piqué s'est faite presque par hasard. Les deux musiciens évoluaient depuis longtemps dans le même milieu professionnel, mais c'est lors d'une première séance commune qu'ils ont découvert combien naturel était leur dialogue musical. « Dès le premier instant, nous avons senti une forte affinité musicale », raconte Reguera. « Nous partageons non seulement une passion pour le répertoire pour alto et piano, mais aussi une manière de penser similaire la musique. » Cette évidence ne signifie cependant pas que le processus créatif se déroule sans tension. Au contraire : c'est précisément en cherchant l'équilibre entre la liberté expressive et la discipline technique que le duo trouve sa propre identité, sans pour autant perdre leur personnalité individuelle. Cet entente a grandi particulièrement vite en une forme de communication intuitive où les paroles étaient de moins en moins nécessaires. C'est justement cette écoute intense l'un de l'autre qui constitue pour eux l'essence de la musique de chambre.

L'Espagne au-delà du cliché

L'idée de Sonata Española est née lors d'un projet de concert à Cádiz au début de l'année dernière. Avec le programmeur Pedro, Reguera et Piqué ont sélectionné des œuvres qui pouvaient non seulement former un ensemble stylistiquement cohérent, mais aussi dramaturgiquement. Ce qui est remarquable, c'est combien consciemment le duo prend ses distances avec l'image stéréotypée de la musique espagnole. Pas de folklore sans engagement ou de romantisme touristique, mais un paysage musical beaucoup plus complexe.

« C'est seulement par le choix des œuvres que nous avons découvert combien cette musique est en réalité polyvalente et nuancée », dit Piqué. « Bien que chaque compositeur parte certes de racines de musique folklorique, il transforme ensuite cela en un langage musical très personnel. » Cette tension continue entre la tradition et l'innovation forme le fil conducteur de l'album. Cassadó, Turina, de Falla, Toldrà, Sarasate et Montsalvatge appartiennent à différentes générations, mais partagent selon Piqué le même instinct : la capacité à élever la musique folklorique en une forme d'art raffiné sans perdre son âme originelle.

Plus qu'une découverte, le projet a signifié pour les deux musiciens une réaffirmation de l'immense richesse culturelle de l'Espagne elle-même. Selon eux, ces compositeurs, malgré leurs styles divergents, partagent une sensibilité commune qui découle du même terreau géographique et culturel.

Entre précision et liberté

Ce qui est frappant dans les interprétations de l'album, c'est la combinaison du contrôle technique et d'une grande liberté lyrique. Piqué ne voit pas cela comme une contradiction, mais comme l'essence de cette musique. « Le répertoire espagnol permet d'énormes contrastes », explique-t-il. « Ces tournures mélodiques typiques, l'alternance entre majeur et mineur, les cadences andalouses : elles créent de l'espace pour la spontanéité et la couleur. » Pourtant, la partition reste toujours le point de départ. Le duo cherche continuellement le bon équilibre entre la vitalité et la raffinement, entre la force rhythmique et une culture sonore transparente.

L'absence d'un historique d'enregistrement étendu a également joué un rôle important. Certaines œuvres, comme la sonate de Cassadó, sont rarement exécutées et disposent de peu d'enregistrements de référence. C'est précisément pour cette raison que Reguera et Piqué ont pu aborder cette musique avec plus de liberté, sans modèles interprétatifs fixes, mais toujours avec un grand respect pour la partition et l'intention du compositeur.

Le silence joue également un rôle crucial dans ce processus. « Dans le silence, la musique respire », dit Reguera, « plus encore : c'est là que le drame s'intensifie. La musique ne naît pas seulement des notes elles-mêmes, mais aussi de la relation entre les notes et le silence qui les entoure. » Cette vision s'aligne étroitement avec une déclaration de Pablo Casals, qui affirmait que la technique n'acquiert un sens que lorsqu'elle est au service de l'expression. Reguera souscrit entièrement à cela : « La technique sans intention musicale reste finalement rien de plus qu'un exercice de coordination. Le désir de vraiment chanter, de communiquer quelque chose d'honnête, doit être au centre. La technique est nécessaire pour atteindre la liberté, mais ne doit jamais être une fin en soi. La meilleure technique est finalement celle qui reste invisible. »

Une respiration de musique de chambre

Cette écoute intense l'un de l'autre forme le cœur de leur collaboration. Selon Reguera, une communication quasi intuitive s'est développée lors de l'enregistrement de l'album. « Nous travaillons très intensément les partitions, mais une fois que nous jouons ensemble, quelque chose se produit qui n'a guère besoin de paroles. » Les conditions d'enregistrement ont considérablement aidé à cela. Dans le studio du technicien du son Albert Moraleda, le duo disposait de suffisamment de temps et d'un piano à queue Steinway de qualité exceptionnelle.

C'est notamment lors de l'enregistrement de la sonate de Gaspar Cassadó (1897-1966) que les musiciens ont expérimenté comment le studio rendait possible un nouvel équilibre. « Dans une salle de concert, cet équilibre est plus difficile à atteindre », dit Piqué. « Ici, nous avons pu créer une grandeur presque orchestrale sans perdre la transparence entre le violon et le piano. »

Dès le début, le duo a également réfléchi consciemment à la façon dont cette musique sonnerait dans différents espaces : dans une petite salle, une grande salle de concert ou un environnement de studio. Cette quête d'un équilibre acoustique idéal a déterminé leur approche du répertoire. En même temps, un processus d'enregistrement reste un défi mental. La concentration, la fatigue et la pression du temps sont des points d'attention constants. « Le plus grand danger est de perdre la fraîcheur et la spontanéité », reconnaît-il. « Il faut apprendre à doser. »

Piqué souligne que leur relation avec la sonate de Cassadó a elle-même évolué pendant le processus d'enregistrement. Alors qu'ils abordaient initialement l'œuvre de manière plutôt retenue, une plus grande liberté et conviction dans l'interprétation a grandi progressivement.

La lumière méditerranéenne de Toldrà

Au sein du programme, Eduard Toldrà (1895-1962) occupe une place particulière. En dehors de l'Espagne, sa musique est rarement interprétée, ce que Reguera trouve particulièrement dommage. « Toldrà possède un instinct exceptionnel pour la lyrique », dit-il. « Dans Oració al maig, tu entends comment une mélodie simple se développe en une expérience presque spirituelle. C'est comme si la lumière méditerranéenne elle-même devenait musique. »

Gaspar Cassadó le fascine aussi précisément par cette combinaison d'intensité émotionnelle et de virtuosité. « Sa musique balance continuellement entre passion ardente et mélancolie profonde », dit Reguera. « Parfois, il semble même vouloir montrer trop, mais c'est justement cela qui rend son langage si humain. » Chez Manuel de Falla (1876-1946), il admire le pouvoir non seulement de préserver la musique populaire, mais aussi de la transformer. « Falla est le grand alchimiste de la musique espagnole », dit-il. « Il élève la tradition musicale populaire vers quelque chose d'universel. »

Sarasate en tant que compositeur de bel canto

L'une des perspectives les plus frappantes de la conversation concerne Pablo de Sarasate (1844-1908). Trop souvent, sa musique est réduite à du pur feu d'artifice virtuose, alors que Reguera souligne précisément la qualité vocale de celle-ci. « Je considère la tradition du violon en premier lieu comme une forme de bel canto », dit-il. « Sarasate était un maître de la mélodie. Sa musique a quelque chose de nettement opératique. » Il se réfère à cet égard à son ancien professeur Gonçal Comellas, qui répétait continuellement pendant les leçons : « Chante, chante ! »

« Cette quête de beauté du son me fascine et me poursuit quotidiennement », avoue Reguera. « Ce qu'on appelle parfois aujourd'hui « old school », j'aime mieux l'appeler la grande école. »

Montsalvatge et l'horizon moderne

Au sein de la dramaturgie de l'album, Xavier Montsalvatge (1912-2002) fonctionne comme une sorte de fenêtre vers un monde musical plus moderne. Son style apporte des rythmes asymétriques, de la bitonalité et des influences harmoniques françaises au programme. « C'est peut-être le compositeur le plus éclectique de l'album », dit Reguera. « Mais malgré cette modernité, il y a toujours une clarté méditerranéenne présente. » De ce fait, Montsalvatge forme selon lui une partie essentielle de l'histoire musicale que Sonata Española veut raconter : une Espagne qui est à la fois enracinée dans la tradition et ouverte aux influences internationales.

Piqué entend en Montsalvatge une forme de clarté néoclassique affinée qui rappelle parfois Stravinsky ou Les Six. C'est précisément pour cela que sa musique ouvre un nouvel horizon au sein de l'album dans lequel l'identité espagnole et la modernité internationale se rencontrent.

La musique espagnole sur les podiums internationaux

Selon Piqué, ce répertoire mérite aujourd'hui une place plus importante sur les scènes de concert internationales. Il se réfère à cet égard à des musiciens comme Alicia de Larrocha, qui ont été cruciaux pour la reconnaissance internationale de compositeurs comme Albéniz, Granados et Mompou. En même temps, il note que de plus en plus de musiciens internationaux de haut niveau, dont Daniil Trifonov et Yuja Wang, incluent la musique espagnole dans leurs programmes. Pour Reguera, cela prouve que le caractère reconnaissable et unique de cette musique perdure, même dans un paysage de concert de plus en plus mondial.

La beauté comme nécessité artistique

Ce qui est remarquable, c'est la fréquence à laquelle le concept de beauté revient au cours de la conversation. Pour Reguera, la beauté reste un principe artistique fondamental, même si elle semble parfois sous pression aujourd'hui. « La quête de beauté est souvent dévalorisée de nos jours », dit-il. « Bien sûr, la beauté est subjective, mais en même temps, l'homme possède une sorte de capacité intuitive à reconnaître la beauté : dans les formes, dans les proportions, mais aussi dans le son. » Il craint que l'intuition musicale ne soit aujourd'hui trop facilement sacrifiée à la rationalité. « Quand cet équilibre est perdu, l'expression artistique en souffre finalement aussi. »

Il ne considère pas cette quête de beauté comme de la nostalgie, mais comme une partie essentielle de la communication musicale. En particulier au sein de la tradition du violon, l'idéal du bel canto reste central pour lui : le désir de faire vraiment chanter le violon.

Approfondissement du répertoire

Pour Reguera et Piqué, ce projet n'a pas radicalement changé leur vision du répertoire pour violon et piano, mais l'a plutôt approfondie. Le travail sur des pièces moins connues ou rarement jouées les a confrontés à plusieurs reprises à des solutions compositionnelles inattendues et à de nouvelles façons de communiquer musicalement. Le répertoire ne semble donc pas comme un canon fermé, mais comme un domaine en constante évolution rempli de possibilités.

Quand le duo envisage l'avenir et comment ils veulent se souvenir de cet album dans quelques années, ils le formulent simplement mais de manière significative : « Nous espérons que cet enregistrement continue à nous définir comme musiciens, et que ce répertoire continue à nous inspirer comme il le fait aujourd'hui. »

La musique comme attention et présence

À une époque où la musique est de plus en plus rapidement consommée, Reguera voit ce choix de répertoire presque comme un acte de résistance. « Le monde autour de nous laisse à peine de place à la contemplation », dit-il, « mais la musique crée son propre temps. Elle nous oblige à être présents dans l'instant. » Selon lui, il n'existe pas de raccourci vers l'essence en musique. « Si tu forces, quelque chose se casse. »

Pour Reguera, la musique est en outre une sorte de réalité parallèle, une forme de méditation dans laquelle l'attention complète devient nécessaire. En ce sens, elle ne demande pas seulement d'écouter, mais aussi une conscience dans l'instant lui-même, comme si le temps en musique suivait une logique différente de celle de la vie quotidienne.

Peut-être que cette pensée résume précisément l'essence de Sonata Española : un album qui ne vise pas des effets immédiats, mais une écoute attentive. Pas une carte postale exotique d'Espagne, mais un espace musical qui respire profondément dans lequel la lumière et l'ombre se rencontrent continuellement.

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Crédit photo
Juan Luis García, Sergi Panizo
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