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Critiques

Voyage magique à travers La La Land

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Voyage magique à travers La La Land

Sur l'affiche du bureau de presse de BOZAR figurait la violoniste seule. Car c'est elle qui attire le public, c'est la vedette, mais sans prétention. Pourtant, Janine Jansen n'est pas venue seule à Bruxelles. Dans son sillage suivait le pianiste Alexander Gavrylyuk. C'était le prélude à une tournée qui les mène actuellement dans certaines des plus prestigieuses salles européennes …

« Je collabore fréquemment avec des pianistes, mais Gavrylyuk est vraiment un favori. Il est absolument au service de la musique, sincère, jamais affecté. » Janine Jansen ne tarit pas d'éloges pour son compagnon de route, et c'est bien plus qu'une simple publicité. La carrière de Gavrylyuk atteint d'ailleurs des sommets actuellement. En tant que soliste, ce musicien ukraino-australien trentenaire se distingue dans les quatre coins du monde. Alexander, « Sasha » pour ses intimes, « is easily the most compelling pianist of his generation », c'est la phrase accroche qu'on entend souvent venir de sa deuxième patrie. Mais la grande dame néerlandaise du violon aurait pu dire la même chose à propos d'elle-même. Elle aussi est (mondialement) reconnue comme une musicienne intègre, une artiste qui défend le répertoire classique avec feu, de manière tout aussi singulière que généreuse. « Je ne fais que donner, c'est complètement naturel. Il n'y a pas d'autre façon. Et c'est ce que je veux aussi »,

. Cela promettait donc beaucoup pour le concert de ce soir.

We'd sink into our seats …

Jansen est une grande attraction pour le public, aussi à Bruxelles. La foule se presse à BOZAR, la salle Henry Le Boeuf se remplit très bien. Le programme séduisant y contribue bien sûr : avec quatre œuvres de la deuxième moitié du XIXe siècle, il enchaîne les points forts du répertoire romantique du violon. C'est toujours beau de réunir de cette façon le couple Schumann et Brahms. Et donc, avant l'intermission, après la première sonate pour violon de Robert, suivait la deuxième de Johannes, avec délicatement entre les deux les Drei Romanzen de Clara. Leur muse commune, soutien et confident naquit il y a deux cents ans. Cet hommage par le biais d'un trio de pièces caractéristiques, écrites en 1853, était un présent approprié. La première romance (Andante molto) cligne d'ailleurs de l'œil à la sonate que son mari composa deux ans plus tôt, mais dont il était insatisfait : une critique que ses successeurs mélomanes peuvent être très heureux de connaître, car c'est pour cette raison que Schumann compléta en 1851 une deuxième sonate pour violon. Rappelons simplement que ce compositeur connut à côté de 1842 d'autres années fertiles de musique de chambre. Brahms aussi, bon ami, s'investit dans sa vie créative avec beaucoup d'ardeur dans l'œuvre plus intime. À l'été 1886, pendant de longues vacances au Thunersee suisse, une sonate pour violoncelle (opus 99), un trio avec piano (opus 101) et la deuxième sonate pour violon (opus 100) coulaient de sa plume. Soulignons simplement que les miroirs d'eau ensoleillés et l'air pur des montagnes peuvent inspirer de belles réalisations. La pièce de résistance du programme était une autre sonate qui la même année fut dédiée au violoniste belge Eugène Ysaÿe (1858-1931). Le plus célèbre cadeau de mariage de l'histoire de la musique classique dans nos régions provenait de César Franck, cet autre enfant de Liège. Franck en fit un succès populaire, que Ysaÿe et lui conquirent ensuite le monde. Selon de nombreux musiciens, cette pièce canonisée appartient sans doute à l'un des plus beaux exploits du genre. Soulignons simplement que notre pays compte aussi ses étoiles au firmament musical. Remarquable enfin était l'étroite affinité tonale entre les sonates, qui sont toutes trois en la. Un voyage à travers La La Land en quelque sorte, mais avec Jansen et Gavrylyuk dans les rôles principaux.

Le film musical qui a été projeté était d'une expressivité extraordinairement captivante et profondément ressentie. Certainement avec monsieur et madame Schumann, le duo a réalisé des performances exceptionnelles. Si l'ouverture sérieuse de la sonate pour violon de Robert sonnait encore quelque peu voilée, un duel dynamique s'en est bientôt dégagé – mit leidenschaftlichem Ausdruck – sur le fil du rasoir. L'(excellente) interaction entre les deux musiciens était un jeu de donner et de recevoir. Gavrylyuk s'est échappé à des moments opportuns de son rôle parfois subalterne, tandis que Jansen accomplissait par moments des miracles à l'archet pour lui répondre de manière significative – non, ce n'est pas du tout la partie de violon la plus facile du répertoire. Les deux ont tout aussi souverainement phrasé l'Allegretto suivant : un mélange remarquable de mouvement lent et de scherzo pointu. Le contraste entre les gémissements doux et le sautillement ludique inattendu ressortait très bien. Également, la finale animée n'était rien de moins qu'une démonstration, une classe magistrale sublime en articulation (Lebhaft). Si la partie de piano était astucieusement accentuée, Jansen y donnait par moments des coups robustes. Ou comment la détermination joue non seulement dans le sport mais aussi lors de concerts un rôle décisif. Wilhelm Joseph von Wasielewski (1822-1896), l'homme qui Schumann a amené en 1850 comme concertmeister à Düsseldorf, et qui devint deux ans après sa mort son premier biographe, avait selon ses propres dires du mal avec le ton abrupt de ce mouvement lors d'une première connaissance de cette sonate pour violon. Une préoccupation que le duo Jansen-Gavrylyuk n'avait certainement pas, témoigné par leur interprétation pleine de tempérament. Pour les trois brefs Romanzen de chère épouse Clara, le tandem a puisé dans un autre tonneau, beaucoup plus charmant, mais tout aussi convaincant. Avec ma compagnie, ces entractes lyriques ont le plus plu. L'ensemble toujours raffiné et harmonieux s'immisçait effectivement continuellement sous la peau. En particulier l'Allegretto luminosité intonée – mit zartem Vortrage – a laissé une impression écrasante : quel relief, telle était ici le paradoxe !

, se demanderait-il en chantant Ryan Gosling … Heureusement, il y avait encore beaucoup de témoins avec moi de cette performance étincelante. Avant même l'entracte, Brahms apparut finalement aussi sur le pupitre. Malgré une sensation pastorale insouciante et un Allegro amabile qui fixe le ton predominantment mélancolique pour tout ce triptyque, la deuxième sonate pour violon de ce dernier connaît aussi des passages plus extravertis. Le mouvement intermédiaire hybride est exemplaire, qui navigue brillamment entre un Andante tranquillo doux et un Vivace élancé. Mais dans cette œuvre, cette soirée-là prévalait le regard vers l'intérieur. Un choix conscient ? Le résultat sonnait certes sans affectation, mais réussit moins qu'habituellement à marquer. Et aussi la conclusion sommaire – Allegretto grazioso – n'a pas réussi à vraiment enthousiasmer. Fait surprenant, les musiciens se sont trouvés moins bien dans ce mouvement. Que cela ait parfois semblé comme si l'on récitait sans ponctuation a certainement joué un rôle ici. Plus et des points de repos plus clairs auraient certainement été bénéfiques au courant mélodieux de notes.

A lovely night …

Il n'est pas difficile de tomber amoureux de l'unique sonate pour violon « vraie » de Franck. Cette composition donne effectivement une voix au parcours raboteux, mais en même temps si précieux qu'on appelle l'amour. Ou du moins c'est l'interprétation courante. Dans la première partie, la passion s'épanouit donc. Ou comme Ysaÿe l'a finement décrit l'Allegro ben moderato « […] un bienfaisant réveil en un matin d'été ». C'était en effet un réveil délicat dans les deux parties. Mais une fois la passion enflammée, ce n'était que pur plaisir de l'intensité avec laquelle ils se faisaient d'abord musicalement la cour, puis tombaient dans des eaux franchement tumultueuses dans l'Allegro suivant. Jansen et Gavrylyuk ont tiré véritablement tout de la (sonorité) boîte et de la partition : des dialogues tourbillonnants, des changements de tempo agiles et une grande tension dynamique. Et cela sans perdre même un instant en transparence. C'était un miracle que, contrairement à Schumann et Brahms, les applaudissements intermédiaires se soient cette fois abstenus. Heureusement, car le meilleur était encore à venir : ce que Ysaÿe appelait « la plus empoignante partie de l'œuvre ». Et si le Recitativo fantasia (Ben moderato) savait toucher. Cela a commencé immédiatement par la manière dont Jansen attaqua. Les couleurs qu'elle produisait alors et aussi plus tard dans ce mouvement étaient ensorcelantes. Musicienne devint magicienne, aidée par son magnifique Stradivarius. Mais aussi grand son ton, aussi petit est l'ego de cette violoniste. Cela a conduit à quelques passages poignants dans lesquels Gavrylyuk aussi s'est montré de son côté à la fois plus dramatique et flegmatique. Le timing est une clé importante du succès de la finale canonique, et l'entrelacement excellent des deux instruments montrait que sur ce point, tout allait clairement bien. Le violon et le piano se poursuivaient avec beaucoup d'enthousiasme. La panache rythmique aux touches recevait une réponse tout aussi alerte, si bien que le caractère tantôt pétillant, tantôt turbulent de cet Allegro poco mosso continua à résonner agréablement. Non, il n'était absolument pas difficile de tomber raide amoureux de cette musique et de ses interprètes.

Avec leur voyage magique à travers La La Land Jansen et Gavrylyuk parcourent actuellement les plus prestigieuses salles européennes. Après notamment Berlin et Stockholm, ils pourront aussi se frotter les mains à Zurich, Londres, Amsterdam et Vienne.

le public ne doit s'attendre à rien de moins. Et peut-être à l'Andante de la deuxième sonate pour violon de Prokofiev en bis.


  • QUOI: Robert Schumann (1810-1856) – Sonate pour violon et piano n° 1 en la (opus 105) | Clara Schumann (1819-1896) – Drei Romanzen (opus 22) | Johannes Brahms (1833-1897) – Sonate pour violon et piano n° 2 en La (opus 100) | César Franck (1822-1890) – Sonate pour violon et piano en La (FWV 8)
  • QUI: Janine Jansen (violon) & Alexander Gavrylyuk (piano)
  • : Salle Henry Le Boeuf, BOZAR, Bruxelles
  • QUAND: mardi 26 février 2019
  • PHOTOS: © Andreas Terlaak | Marco Borggreve
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