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Critiques

Double Bill avec Schubert

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· 5 min de lecture
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Double Bill avec Schubert

Voilà comment on peut l'appeler, ces deux concerts dans la série du Festival 20/21! L'un avait pour titre : Die schöne Müllerin. L'autre Eine schöne Müllerin. C'étaient deux mondes à part. Le cycle de lieder bien connu de Schubert et ce même cycle de lieder 'autrement' par le compositeur contemporain Daan Janssens.

Die Schöne Müllerin

En route vers le premier concert au Maria Theresia College de Louvain, le grand auditorium de l'université, je m'arrête rapidement à De Vetten Os pour un café. Un café populaire tout près du ancien abattoir louvaniste. Un habitué passablement ivre y chante une schlager. Pas de souci, je vais de toute façon écouter une schlager, mais celle-ci de Schubert. Aussi deux mondes de différence, tout comme les deux concerts s'avèrent l'être : romantisme populaire versus rationalité contemporaine.

Sur scène dans l'auditorium, pas de Steinway cette fois. Évidemment non, car c'est après tout Jos Van Immerseel qui va accompagner le baryton Thomas Bauer. C'est une réplique d'un pianoforte du facteur de piano viennois du 19e siècle Conrad Graf. Et dès la première note, tu te rends compte : quel son, quel instrument, quel pianiste. Et un chanteur qui chante parfois avec une voix soufflée douce et intime, mais qui peut aussi se lâcher très clairement et puissamment quand il le faut.

Chaque lied, chaque strophe est projetée et est beau à suivre en allemand. Il aurait pu en arriver plus. Et même si tu connais le texte, tu es encore surpris par cette poésie. Elle est d'une simplicité trouvée au fond profond de la vie. Une simplicité que tu retrouves bien sûr aussi dans la partition de piano parfois extrêmement sobre. Et tout cela mis en musique sur l'histoire tout aussi simple d'un ruisseau qui mène un jeune homme amoureux vers die schöne Müllerin, et – rejeté – vers la mort. Pourtant il s'y abandonne complètement : "Ich gebe mich drein", il tente le coup, mais "das Wild das ich jagte ist der Tod". C'est un plaisir (comment peut-on utiliser ce mot pour ce lied tragique…) d'écouter le quasi-vide de la partition de piano. Minimaliste, mais maximaliste en termes de richesse sonore, et certainement sur cet instrument reconstruit par Christopher Clarke et apporté par Van Immerseel de sa propre écurie.

Les deux interprètes ont un magnifique instrument : le pianiste son pianoforte, le chanteur sa voix veloutée. Nous connaissons le cycle de lieder de centaines d'enregistrements avec d'illustres interprètes, mais ce que tu as entendu ici dans cette combinaison était merveilleusement beau. Avec un public reconnaissant et enchanté, qui a laissé les dernières notes sur "…und der Himmel da oben, wie ist er so weit" résonner dans un long silence, avant d'éclater en applaudissements enthousiastes. Le ciel était un instant de nouveau plus proche.

Eine Schöne Müllerin

Et deux jours plus tard, de nouveau Schubert, mais maintenant en première mondiale. Une idée née autour d'un café : le professeur et directeur artistique du festival 20/21, Pieter Bergé, demande à son ancienne élève et compositrice Daan Janssens si elle est prête à réfléchir au 21e siècle sur la Schöne Müllerin du 19e siècle de Schubert. Il faut un moment avant qu'elle accepte, mais elle le fait. Il y a de toute façon encore trois ans avant la première. Ce soir, cette œuvre de commande s'intitule : "Eine schöne Müllerin". Une autre donc, mais par analogie avec la première. Et cela s'est même transformé en un double cycle. Parallèlement à l'arrangement des lieder de Schubert, la compositrice a créé quelques lieder complémentaires. Et elle a cherché pour les textes une âme tout aussi tourmentée - mais contemporaine - que le jeune homme du poème de Wilhelm Müller. Elle l'a trouvée chez le poète portugais Fernando Pessoa. L'une des phrases de cette œuvre que Daan Janssens utilise pour un nouveau lied, exprime précisément la même tragédie : "… vouloir seulement ce que je suis certain de ne pouvoir obtenir ...". Le baryton Thomas Bauer chante aussi ces textes en allemand pour ne pas casser l'unité de l'ensemble. Janssens a orchestré pour le Spectra Ensemble l'accompagnement des lieder de Schubert et instrumenté celui des textes de Pessoa. Car c'est en fait sa force. Dans ses lieder, et surtout dans les quelques fragments entre les deux, il donne une voix à un idiome reconnaissable où il utilise les instruments dans leur valeur sonore impropre. Et dans ces deux possibilités, il réussit avec brio l'intimité si présente dans le premier concert. À l'ouverture, la musique sonne encore plus sombre que chez Schubert, même si la grosse caisse est utilisée. Mais le timbalier ne roule pas seulement, il frotte aussi menaçant sur la membrane. Et le cycle se termine par le souffle de cor le plus silencieux et le plus long que tu aies jamais entendu.

Le double cycle reste un Schubert poétique complété par un Pessoa prosaïque, irrémédiablement romantique et délicatement enrichi de la rationalité d'une compositrice intellectuelle, en l'occurrence Daan Janssens. Dommage qu'elle n'apparaisse qu'une seule fois sur le podium lors des longs applaudissements, trop modestement.


  • QUOI : Franz Schubert, Die Schöne Müllerin
  • QUI : Jos Van Immerseel, pianoforte (sur une réplique Conrad Graf, construite par Christopher Clarke) - Thomas Bauer, baryton
  • QUAND : jeudi 18 octobre 2018
  • : Grand Auditorium, Maria-Theresia College, Leuven

  • QUOI : Daan Janssens, Eine Schöne Müllerin
  • QUI : Spectra Ensemble - Filip Rathé, chef de pupitre - Thomas Bauer, baryton
  • QUAND : samedi 20 octobre 2018
  • : Grand Auditorium, Maria-Theresia College, Leuven

  • ORGANISATION : Festival 20/21
  • PHOTOS : © via Festival 20/21
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