Reinvere: And tired from happininess, they started to dance - Concerto pour deux flûtes, cordes et percussions - On the Ship of Fools
L'œuvre du compositeur estonien Jüri Reinvere (Tallinn, 1971) est plus connue chez nos voisins de l'est qu'ici. Le fait qu'il vive en Allemagne depuis près de vingt ans y contribuera sans doute, mais ce compositeur, poète, essayiste et théologien mérite néanmoins aussi (beaucoup) plus d'attention dans notre pays (bien que les chances en soient minces). Le fait qu'il soit en particulier un nom très connu en Estonie s'explique bien sûr, notamment grâce à la collaboration créative très fructueuse avec son compatriote, le chef d'orchestre Paavo Järvi. Cela a commencé en 2016 à Pärnu, la ville natale du festival musical du même nom et du Estonian Festival Orchestra, avec Järvi dans son rôle de fondateur et de force motrice. Un excellent orchestre d'ailleurs, pour Järvi aussi un rêve devenu réalité, il s'était mis à tout pour réaliser ses ambitions élevées et avait réussi à réunir les meilleurs musiciens de son pays d'origine mais aussi d'ailleurs en Europe à Pärnu pour faire de la musique, avec le festival de musique Luzern - où Järvi est aussi très actif - comme exemple parfait.
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Jüri Reinvere (r.) et Paavo Järvi avec la partition d'« On the Ship of Fools », avant la première mondiale le 15 juillet 2018[/caption]
Reinvere est un compositeur extrêmement imaginatif qui écrit une musique captivante dans laquelle toutes les émotions humaines imaginables sont présentes à la fois avec une lyrique profondément ressentie et avec des coups de fouet impitoyables, avec en plus un regard tout aussi multicolore et varié sur les paysages et les paysages marins. Il émane tant de suggestion de cette musique que cela donne souvent le vertige, mais il y a toujours la structure qui tient les évocations les plus bizarres sous son emprise. Une musique aussi qui renferme beaucoup de drame, qui est palpitante et aventureuse.
Sur ce cd trois œuvres composées sur commande du festival de musique de Pärnu, plusieurs aspects de la composition et de l'orchestration inventives de Reinvere sont mis en lumière. Le triptyque And tired from happininess, they started to dance a extérieurement les caractéristiques de La Mer de Debussy, mais intérieurement se déploie une inquiétude qui croît jusqu'à des proportions maniaques, avec un effet quasi écrasant. Le contexte de la pièce est éclairé dans le livret du cd : Reinvere, en travaillant en 2014 sur son opéra Peer Gynt, s'est trouvé confronté aux écrits théoriques du philosophe et critique culturel américain George Steiner. C'était Steiner qui trouvait que la culture européenne s'était étouffée sous le poids de sa propre histoire, un sujet que Reinvere voulait incarner dans son triptyque : l'abondance, l'épuisement et le vide apparaissent dans l'œuvre, presque inévitablement mis en musique, presque continuellement sous haute tension et avec des contrastes phénoménalement élaborés. Il est également clair que Reinvere a pris au sérieux les « instructions » de Järvi : que l'aspect dansant soit utilisé pour permettre à l'énergie qu'il recèle de croître jusqu'à des proportions grotesques. Les forces volcaniques qui sont libérées dans la section de cuivres (développée) rappellent Anton Bruckner, les cordes et les bois jonglant virtuosement aux tourbillons tout aussi virtuoses de Maurice Ravel.
Le Concerto double en deux parties pour deux flûtes, cordes et percussions convainc également par son caractère multicolore, extrêmement varié et dynamique au sein d'un concept formel tout aussi fermement maîtrisé. Les techniques d'avant-garde appliquées n'entravent heureusement pas le son scintillant et même émouvant. Le compositeur lui-même a été autrefois un flûtiste excellent et, en tant que tel, faisait partie d'un orchestre militaire (ce qui lui a également épargné une position peu attrayante dans l'armée soviétique).
On the Ship of Fools, conçu comme un scherzo nettement profilé, remonte au Navire des fous de Platon, inclus dans le quatrième livre de La République, ici dans la traduction de Gerard Koolschijn :
Tu dois t'imaginer un navire sur lequel se déroule ce qui suit. Le propriétaire est un gros bonhomme, plus fort que tous ses marins, mais un peu sourd, et il ne voit pas très bien non plus, et ses connaissances en navigation ne valent pas mieux. Or, l'équipage se dispute mutuellement sur la route que doit suivre le navire. Chacun se considère comme la personne appropriée pour tenir la barre, bien qu'ils n'aient jamais appris le métier et n'aient pas de papiers pour prouver où et combien de temps ils auraient suivi une formation. Ils vont même jusqu'à affirmer qu'il n'existe pas de formation pour piloter un navire et sont prêts à faire un sort à quiconque prétend le contraire.
Pendant ce temps, ils restent eux-mêmes constamment auprès du propriétaire et essaient de le persuader de toutes les façons possibles de leur confier la barre. Parfois, ceux qui réussissent à le persuader sont tués ou jetés par-dessus bord par d'autres. Le propriétaire, brave homme, est mis hors d'action à l'aide de boissons fortes ou d'autre chose et les mutins prennent la direction du navire, s'emparent de la cargaison et naviguent en mangeant et en buvant sur un cap tel que tu peux l'attendre de telles gens.
C'est un point de départ avec lequel tu peux aller dans beaucoup de directions en tant que compositeur...
L'orchestre du festival dirigé par Paavo Järvi a signé des interprétations véritablement brillantes, placées dans un superbe cadre d'enregistrement. Une acquisition et pour beaucoup une rencontre des plus agréables!