Yehudi Menuhin, Jacqueline du Pré, Alexander Scriabine, Gustav Holst, Philip Glass, Giacinto Scelsi… Annelien Van Wauwe n'est pas la première à avoir découvert les effets bénéfiques du yoga sur la musique. Elle l'a appris lors de ses études de clarinette à la Hochschule für Musik Hans Eisler Berlin, où on lui a proposé une gamme de disciplines holistiques et physiques complémentaires, allant de la technique Alexander au yoga. Son contrôle respiratoire, son soutien du souffle et son jeu de clarinette se sont tellement améliorés qu'elle n'a plus jamais cessé. C'est pendant Savasana, le moment de détente suivant une séance de yoga où la tension artérielle peut baisser, qu'elle a soudainement réalisé « nous avons besoin de nouvelle musique, pas une simple musique de fond new-age mais une véritable composition pour la salle de concert. »
Avec ce souhait et quatre de ses sûtra favoris (des textes courts millénaires en sanskrit décrivant les principes fondamentaux du yoga), Annelien Van Wauwe s'est tournée vers le compositeur Wim Henderickx (1962-2022) qui a tout de suite été enthousiaste. Il a écrit Sutra, un concerto pour clarinette basse en la pour orchestre et électronique (développée par Jorrit Tamminga) qui a eu sa première en printemps 2022 à Glasgow. Annelien Van Wauwe a joué le solo de clarinette avec le BBC Scottish Symphony Orchestra sous la direction de Martyn Brabbins. Quelques mois auparavant, elle avait déjà enregistré « Sutra » aux côtés du Concerto pour clarinette de Mozart avec la NDR Radiophilharmonie Hanovre, dirigée par Andrew Manze. Peu avant son décès soudain le 18 décembre 2022, Wim Henderickx a créé, à la demande du festival Musica Divina, une version pour soliste et ensemble, entièrement adaptée à Carousel, l'ensemble d'Annelien Van Wauwe. Cette version plus intime aura sa première près d'un an plus tard à l'église des Jésuites de Lierre.
LAISSER FAIRE SIMPLEMENT

Wim Henderickx
Le concerto Sutra dépasse la forme dialoguée classique entre soliste et orchestre ou ensemble et travaille plutôt à une connexion profonde entre les interprètes et le public. Comme un concerto classique, il se compose de quatre mouvements, inspirés par les quatre sûtra que le soliste et le commanditaire ont apportés.
I Pranayama, la force vitale de l'éveil (prāna), après une brève introduction suivie graduellement d'une explosion d'énergie. II Dhyana, méditation, à tempo lent. III Dharana, concentration de l'esprit, une partie très rythmée qui s'approche de l'énergie du Sacre, mais où la clarinette guide progressivement la musique vers un point de repos et de focus. IV Samadhi, respire une liberté bienheureuse et une absorption totale.
Sutra est un tour de force. Aux moments où c'est vraiment difficile pour les musiciens qui non seulement jouent mais récitent et chantent aussi, ils repensent au conseil que le compositeur leur a donné : « Laisse simplement aller. »
KC : La clarinette basse était l'instrument de W.A. Mozart. Vois-tu un autre lien entre le concerto de Mozart et celui de Wim Henderickx ?
AVW: Les concertos sont plutôt des contraires ou des contrastes l'un pour l'autre, le langage classique de Mozart à côté de la version contemporaine de Wim, c'est tellement palpitant. Sutra n'est d'ailleurs pas un concerto typique, mais plutôt de la musique de chambre où tu te sens complètement immergé dans les sonorités que le compositeur a imaginées. Et, c'est assez délicat à dire, mais Mozart, Brahms, Saint-Saëns, Poulenc, … la liste est longue des compositeurs qui ont commencé à écrire pour la clarinette à la toute fin de leur vie. Et c'est absolument tragique à dire que Wim aussi est décédé après ce grand concerto pour clarinette. Maintenant qu'il y a un peu plus de recul, je me demande parfois s'il y a une connexion très triste avec le concerto pour clarinette de Mozart. C'est peut-être un signe qu'il s'agit d'un chef-d'œuvre qui sera encore connu dans 100 ans ?
KC: Jelle Tassyns, Jeroen d'Hoe, Annelies Van Parys, Aftab Darvishi, Calliope Tsoupaki, Manfred Trojahn,… ont aussi déjà écrit de la musique pour toi sur commande. Qu'y avait-il de particulier dans la collaboration avec Wim Henderickx ?
AVW: Oh, le fait qu'il se soit immédiatement senti interpellé par le thème que j'avais en tête, bien sûr. Et aussi absolument merveilleux était qu'il aimait beaucoup m'écouter et qu'il a reçu mon retour à bras ouverts, par exemple en ce qui concerne la clarinette basse. Le seul fait qu'il ait écrit pour la clarinette basse et pas simplement pour la clarinette, et qu'il se soit complètement laissé porter par mes idées, c'était incroyable. J'ai tellement appris de cet homme, en termes de performance, en termes de rythme, d'énergie. La façon dont Wim communiquait avec moi, avec le chef, avec les orchestres, avec tout le monde était en outre une belle confirmation de la façon dont fonctionne le concept de « karma ». Ce karma clairement positif, eh bien, il ne revenait que positif. Je vais vraiment essayer de poursuivre cela bien plus qu'avant, depuis cette rencontre avec Wim Henderickx, c'est devenu une nécessité pour moi.
Le programme du concert « Souffle de vie » se termine par Sutra et s'ouvre avec deux nocturnes pour flûte et cordes de 1994 de Wim Henderickx, initialement pour soliste de bois et piano. Ce sont deux pièces distinctes qui baignent dans une atmosphère intimiste, poétique avec un rythme vague, presque improvisé que le compositeur a écrit à la naissance de son premier fils, Ruben.
Avec breath.respiro invite Juri Vallentin, hautboïste de Carousel, le public à participer à une « sculpture collective du souffle », dirigée par le souffle amplifié de l'interprète et plus tard par des boucles électroniques du souffle enregistré en direct. Le souffle agit comme un métronome pour les variations improvisées qu'il joue et parce qu'elles sont inspirées par l'interaction entre le public et l'interprète, chaque représentation de la pièce est à chaque fois différente. De Giacinto Scelsi (1905-1988) est KO-THA, 3 Dances for double bass, n°1 à entendre, une œuvre qui demande une approche passablement percussive de la contrebasse, un clin d'œil à Wim qui était batteur. Wies Bouvé, jouera sa propre version qui s'inspire très près de l'original qui était destiné à la guitare, mais qui néanmoins tire profit de l'avantage de la plus grande caisse de résonance de la contrebasse. Une première.
MÉDITATION DU SOUFFLE

© Joëlle Van Autreve
Il y a 40 ans, tu étais un marginal si tu faisais du yoga ou si tu mangeais végétarien, de nos jours tu trouves quelques studios de yoga dans chaque ville. Annelien Van Wauwe, qui a failli louper une carrière en athlétisme de peu, a aussi un diplôme de « professeur de yoga ». Elle soupçonne que quiconque veut toujours aller plus vite et repousser ses limites finit naturellement par arriver au yoga, car cette pratique peut nous apporter du repos physiquement, émotionnellement et mentalement. Elle ne trouve pas grave qu'il y ait encore peu de yoga traditionnel en Occident, ce qui est plus important c'est que les gens trouvent le chemin vers la simplicité et un tempo plus lent.
Le 8 octobre, chacun peut dérouler son propre tapis de yoga à 15h dans l'église pour un atelier avec des techniques de respiration du yoga et des fragments musicaux en direct de Sutra à la clarinette basse et électronique. Un concerto construit selon les principes du yoga ne pouvait peut-être pas recevoir une meilleure introduction de cette manière. Des vêtements adaptés ou des connaissances préalables ne sont pas nécessaires, un tapis est pratique mais pas indispensable.
KC: Le thème du festival est « Prendre soin les uns des autres ». Comment remplis-tu ce thème en tant que musicienne et leader d'ensemble ?
AVW: En premier lieu, il est important de bien prendre soin de soi-même, c'est seulement après que tu peux prendre soin des autres. En tant que musicienne, j'essaie vraiment de diffuser tout ce que je peux tirer de la musique, du yoga, de la vie autour de moi et de le porter avec moi lors des répétitions et d'autres travaux. Dans l'ensemble, je trouve très important de prendre chaque musicien complètement comme il/elle est. Carousel, ce sont beaucoup de personnalités différentes et quelque chose comme ça ne peut fonctionner que si tout le monde se sent bien. Vouloir prendre soin de tout le monde, je pense que c'est dans ma personnalité et c'est pourquoi Carousel a vu le jour parce que je trouve que c'est un beau projet de faire de la musique avec d'aussi grands musiciens mais aussi de profiter de la vie et vraiment, vraiment nous rapprocher les uns des autres.
SUTRA, I.M. Wim Henderickx
un concert inspiré du yoga,
moment final de Musica Divina 2023
dimanche 8 octobre
15:00 Méditation respiratoire sous la direction d'Annelien Van Wauwe
20:00 Concert « Souffle de vie » avec Carousel
Programme
Wim Henderickx – 2 nocturnes
Juri Vallentin – breath.respiro
Giacinto Scelsi – KO-THA, 3 Dances of Shiva pour contrebasse, n° 1
Wim Henderickx – SUTRA, concerto pour clarinette basse et électronique (arr. pour ensemble)
Méditation respiratoire : la langue utilisée est le néerlandais, inscription via kempen@festival.be
Lieu : Église des Jésuites, Gasthuisvest 50, Lierre
https://musica-divina.be/programma/levensadem



